Actualité décryptée
Annuler la dette détenue par la BCE : mécanismes, ordres de grandeur
Jean-Luc Mélenchon a relancé le débat en proposant d'annuler la part de la dette publique française détenue par la Banque centrale européenne, soit environ 18% du total.
Le contexte en quelques mots
La proposition, soutenue par le banquier Matthieu Pigasse et contestée par Jordan Bardella et Gabriel Attal, divise économistes et politiques. Cet article détaille le mécanisme, les ordres de grandeur et ce que la recherche établit sur cette question.
Repères actuels pour comparer
Explorer →Ces agrégats servent de comparaison. Ils ne mesurent pas le coût propre du sujet ou de l’opération décrite sur cette page.
Stocks de dette · 2026
Dette publique projetée
Stock projeté
Base 2025 : 3 595 500 000 000 €. Rythme reconduit, sans mesure quotidienne.
Stock public de référence prolongé selon le rythme du compteur principal.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
Dans cette analyse 6 sections
Ce qui s'est passé : une proposition qui enflamme le débat
Fin août 2026, Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à l'élection présidentielle, a relancé une proposition ancienne. Il s'agit d'annuler ou de « mettre au frigo » la partie de la dette publique française détenue par la Banque centrale européenne via la Banque de France.
« 18 % de la dette sont dans les coffres de la Banque de France, il suffit d'y aller, de les prendre et de les foutre au feu ».
Un débat entre soutiens et opposants
Le banquier d'affaires Matthieu Pigasse a apporté son soutien à cette idée lors d'un débat. Il a affirmé que cette dette « peut être annulée sans aucun impact économique et sans aucun impact financier ».
En réponse, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a jugé sur X que Pigasse « raconte n'importe quoi ». Il a argué que la Banque de France étant détenue par l'État, les intérêts versés sont reversés sous forme de dividendes. Selon lui, cela rend l'opération neutre pour les finances publiques.
Gabriel Attal, candidat de Renaissance, a estimé qu'une telle mesure « condamnerait la France à la plus grave crise qu'elle a jamais connue ».
La réaction des économistes
Le débat a également donné lieu à une tribune dans Le Nouvel Obs. Elle était signée par une cinquantaine d'économistes, dont Benjamin Lemoine (CNRS) et Éric Berr. Ils défendent l'idée comme une reprise en main démocratique face aux marchés financiers.
À l'inverse, l'économiste Marc Touati, sur La Chronique Agora, dénonce une « fausse bonne idée ». Il estime qu'elle risquerait de précipiter une crise de confiance.
Qui détient la dette française ?
La dette publique française est détenue par plusieurs catégories de créanciers. On trouve notamment des investisseurs privés (fonds de pension, assureurs, banques), des institutions financières et des banques centrales.
- Détenue par l'Eurosystème (BCE et banques centrales nationales) : 18 %
- Détenue par d'autres créanciers (investisseurs privés, institutions) : 82 %
Source : Site de référence
Le mécanisme : annuler une dette que l'on se doit à soi-même ?
Pour comprendre la proposition, il faut d'abord saisir ce que signifie « détenir de la dette publique ».
L'État doit alors rembourser le principal et verser des intérêts à la Banque de France.
L'effet d'une annulation
Si l'État annule cette dette, il cesse de payer les intérêts et de rembourser le capital. La Banque de France perd un actif, ce qui réduit ses fonds propres.
Comme l'État est l'actionnaire unique de la Banque de France, cette perte se traduit par une baisse de la valeur de sa participation.
Avant et après l'annulation
Situation actuelle
Un circuit de paiements
- L'État verse des intérêts à la Banque de France.
- Ces intérêts sont reversés à l'État sous forme de dividendes.
Après annulation
Suppression d'une charge et d'une recette
- L'État ne paie plus d'intérêts.
- La Banque de France ne reverse plus de dividendes.
- L'effet sur le solde budgétaire peut être neutre.
Les risques et effets de second tour
Cette neutralité comptable cache des effets de second tour. Si la Banque de France devient techniquement insolvable, elle pourrait avoir besoin d'être recapitalisée par l'État.
Cela annulerait l'économie réalisée. Surtout, l'opération enverrait un signal aux marchés.
Un État qui annule une partie de sa dette, même détenue par sa banque centrale, pourrait être tenté d'en faire autant avec les créanciers privés.
C'est le risque de « contagion » qu'ils soulignent.
La variante : « mettre au frigo »
Une variante proposée par Mélenchon est de « mettre au frigo » les titres. Cela signifie les conserver indéfiniment au bilan de la BCE sans les revendre.
La dette serait transformée en une obligation perpétuelle à taux nul. L'État cesserait de payer des intérêts et le principal ne serait jamais remboursé.
Ordre de grandeur : que représentent 18 % de la dette ?
Selon les projections du site dettedelafrance.fr, la dette publique française s'élève à environ 3 558,7 milliards d'euros au 24 août 2026, soit 118,3 % du PIB.
- Détenue par l'Eurosystème : 18 %
- Détenue par d'autres créanciers : 82 %
Source : dettedelafrance.fr
Cette part de 18 % représente donc environ 640 milliards d'euros.
Des équivalents significatifs
Une économie d'intérêts limitée
La charge d'intérêts projetée pour l'État en 2026 est de 67 milliards d'euros. Si la dette détenue par la BCE était annulée, l'économie d'intérêts serait de l'ordre de 12 à 15 milliards par an.
Cette estimation suppose un taux moyen de 2 à 2,5 %. Le taux exact sur cette fraction n'est pas public.
Mise en perspective des montants
Un problème structurel non résolu
Ces ordres de grandeur montrent que l'annulation ne résoudrait pas le problème structurel des finances publiques.
Même si 640 milliards disparaissaient, la France continuerait à accumuler des déficits de l'ordre de 150 milliards par an (hypothèse de calcul du site). En quelques années, la dette remonterait à un niveau comparable.
Ce que dit la recherche : consensus, débats et zones d'ombre
Plusieurs travaux académiques éclairent le débat. Christophe Blot et Paul Hubert (OFCE, 2020) distinguent l'assouplissement quantitatif (QE) de la monétisation.
Selon Blot et Hubert, le QE a permis de réduire les taux d'intérêt et d'améliorer la soutenabilité de la dette, mais n'équivaut pas à une annulation.
Une critique : « un coup d'épée dans l'eau »
Henri Sterdyniak (OFCE, 2020) critique l'idée d'annulation, la qualifiant d'« opération comptable fictive ».
Selon lui, si la Banque centrale annule les titres qu'elle détient, son bilan devient déficitaire. Ce déficit s'ajoute à la dette publique, rendant l'opération inutile.
Un coup d'épée dans l'eau.
Il rejoint l'argument selon lequel les intérêts versés par l'État à la Banque de France lui reviennent in fine. L'annulation ne changerait donc rien au solde net.
Les partisans d'une annulation conditionnée
À l'inverse, Laurence Scialom et Baptiste Bridonneau (Université Paris Nanterre, 2020) plaident pour une annulation conditionnée à des investissements dans la transition écologique.
Ils estiment la proposition économiquement efficace et juridiquement réalisable. Elle permettrait de pallier l'absence de budget fédéral dans la zone euro.
Ils s'appuient sur l'exemple de la Réserve fédérale américaine. Celle-ci a ralenti puis stoppé la réduction de son bilan en 2025-2026, et a relancé des rachats de titres.
L'analyse sous l'angle du pouvoir
Le sociologue Jenny Preunkert (Université Duisburg-Essen), citée par Hadrien Clouet (2021), analyse les dettes publiques sous l'angle du pouvoir plutôt que de la confiance.
Elle montre comment la détention de titres par la banque centrale soustrait la dette aux arbitrages des marchés. Cela réduit le « pouvoir de nuisance » des investisseurs.
Ce cadre théorique est utilisé par les signataires d'une tribune pour justifier la « mise au frigo » comme un outil de reprise en main démocratique.
Les objections sérieuses et leurs contre-arguments
L'obstacle juridique du traité
L'article 123 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne interdit à la BCE de financer directement les États. Les achats sur le marché secondaire sont tolérés, mais une annulation unilatérale serait probablement considérée comme un contournement.
Cette option se heurte à des obstacles juridiques « insurmontables ».
Les partisans de l'annulation répondent que le traité pourrait être modifié ou interprété différemment, et que l'urgence écologique justifie une dérogation.
Le risque de perte de confiance
Si la France annule une partie de sa dette, les créanciers privés pourraient exiger des taux plus élevés ou refuser de prêter.
- Créanciers privés : 56 %
- Autres détenteurs : 44 %
Source : Agence France Trésor
Une annulation pourrait faire bondir ces taux, alourdissant la charge d'intérêts, projetée à 67 milliards d'euros en 2026.
Une annulation serait « jeter de l'huile sur le feu ».
Le risque inflationniste
Si l'annulation s'accompagne d'une création monétaire, elle pourrait alimenter l'inflation. Les opposants estiment que toute annulation revient à créer de la monnaie.
Les défenseurs rétorquent que la « congélation » des titres au bilan de la BCE n'augmente pas la masse monétaire. Les titres sont déjà dans le bilan et les réserves bancaires ne sont pas modifiées.
L'objection politique et la solidarité européenne
Une décision unilatérale de la France pourrait fragiliser l'euro, en donnant l'impression que chaque pays peut faire défaut sans coordination.
Les partisans estiment au contraire que d'autres pays (Italie, Grèce, Espagne) partagent les mêmes intérêts et que la Fed américaine montre la voie.
Ce qu'il faut retenir : un débat entre technique, confiance et souveraineté
Le débat sur l'annulation de la dette détenue par la BCE oppose moins des écoles économiques que des visions du rôle de l'État et des marchés.
Une neutralité comptable sous conditions
Sur le plan comptable, l'opération est neutre si l'on considère l'ensemble État + Banque centrale : les intérêts que l'État ne verse plus sont autant de dividendes en moins. Mais cette neutralité suppose que la Banque centrale n'ait pas besoin d'être recapitalisée et que la confiance des marchés reste intacte.
Un stock effacé, un déficit persistant
Ce qui fait consensus chez les économistes, c'est que l'annulation ne résout pas le problème de fond : la France continue d'accumuler des déficits structurels. Même si 640 milliards disparaissaient, le déficit annuel reconstituerait une dette élevée en quelques années.
- Dette annulée (hypothétique) : 640 Md€
- Déficit public annuel : 152,5 Md€
Source : Projections du site
Les conséquences débattues sur la crédibilité
Ce qui est débattu, ce sont les conséquences sur la crédibilité et les taux d'intérêt. Les travaux de Blot et Hubert (2020) montrent que le QE a été efficace pour stabiliser les taux, mais ils n'évaluent pas l'effet d'une annulation explicite.
Les études de cas historiques (Grèce, Argentine) suggèrent qu'une restructuration de dette souveraine entraîne une perte d'accès aux marchés pendant plusieurs années. La situation de la France est toutefois différente (dette en monnaie souveraine, banque centrale indépendante).
La question politique de la dépendance
La question politique est donc : jusqu'où est-on prêt à aller pour réduire la dépendance aux marchés financiers ? La proposition de Mélenchon a le mérite de rouvrir ce débat, mais elle ne peut être réduite à un « jeu d'écriture » sans conséquence.
Choix stratégiques pour le prochain gouvernement
Option A
Consolidation budgétaire progressive
- Réduction graduelle des déficits
- Mainten de la confiance des marchés
- Contraintes politiques fortes
Option B
Restructuration partielle
- Réduction ciblée du stock de dette
- Risque pour la crédibilité
- Négociation avec les créanciers
Option C
Changement des règles européennes
- Réforme du cadre monétaire
- Processus long et incertain
- Nécessite un accord européen
Le véritable enjeu est donc la trajectoire des finances publiques, pas seulement le stock. Aucune des options évoquées n'est sans risque.
Questions fréquentes
Est-ce que la France peut vraiment annuler sa dette détenue par la BCE ?
Techniquement, l'État pourrait décider de ne pas rembourser les titres détenus par la Banque de France, mais cela nécessiterait une modification des traités européens ou une interprétation audacieuse. Juridiquement, l'article 123 du TFUE interdit le financement monétaire direct. Politiquement, une telle décision serait perçue comme un défaut partiel et pourrait entraîner une perte de confiance des investisseurs.
Qu'est-ce que 'mettre la dette au frigo' signifie concrètement ?
L'expression désigne le fait de conserver indéfiniment les titres de dette publique au bilan de la BCE, sans les revendre sur les marchés. L'État cesserait de payer des intérêts et le principal ne serait jamais remboursé. Cela revient à une annulation déguisée, mais sans effacement comptable immédiat. La BCE pourrait aussi transformer ces titres en obligations perpétuelles à taux zéro.
Pourquoi les économistes ne sont-ils pas d'accord sur cette proposition ?
Le désaccord porte sur l'évaluation des conséquences. Certains, comme Henri Sterdyniak, considèrent que l'opération est comptablement neutre et ne change rien aux finances publiques. D'autres, comme Laurence Scialom, y voient un outil pour financer la transition écologique sans passer par les marchés. Les opposants, comme Marc Touati, mettent en garde contre une perte de crédibilité qui ferait exploser les taux d'intérêt.
Quel serait l'impact sur mes impôts si la dette était annulée ?
À court terme, l'État économiserait les intérêts versés à la BCE (environ 12-15 milliards par an), ce qui pourrait permettre de baisser certains impôts ou d'augmenter les dépenses. Mais si la confiance des marchés se dégrade, les taux d'intérêt sur la dette restante augmenteraient, alourdissant la charge d'intérêts et pouvant conduire à des hausses d'impôts ou des coupes budgétaires. L'effet net est incertain.
La Réserve fédérale américaine fait-elle vraiment ce que propose Mélenchon ?
La Fed a effectivement ralenti puis stoppé la réduction de son bilan en 2025-2026, et a relancé des rachats de titres. Mais elle n'a pas annulé les titres détenus : elle les conserve et réinvestit les montants arrivés à échéance. C'est une forme de 'maintien hors marché' qui s'apparente à la 'mise au frigo', mais sans annulation formelle. La Fed agit dans un cadre juridique différent de celui de la BCE.
Sources
- Le Figaro - « L'économie pour les nuls » : Pigasse et Bardella s'écharpent sur l'annulation de la dette proposée par Mélenchon (presse)
- Le Nouvel Obs - « Mettre la dette au frigo » : le débat est celui de notre dépendance aux marchés financiers (tribune) (presse)
- HuffPost - Annuler la dette comme le propose Jean-Luc Mélenchon ? Possible mais pas sans conséquence (presse)
- Les Echos - Dette : pourquoi l'annulation proposée par Jean-Luc Mélenchon ne peut pas fonctionner (presse)
- La Chronique Agora - Annuler la dette française : la fausse bonne idée qui pourrait tout faire basculer (presse)
- Blot, C. & Hubert, P. (2020) - De la monétisation à l'annulation des dettes publiques, quels enjeux pour les banques centrales ? (travail de recherche)
- Scialom, L. & Bridonneau, B. (2020) - Des annulations de dette publique par la BCE : lançons le débat (travail de recherche)
- Sterdyniak, H. (2020) - Sur la monétisation (travail de recherche)
- dettedelafrance.fr - Données et projections (données)