La productivité du travail par tête reste inférieure de 4,3 points à sa tendance d’avant-crise en 2025, contre un écart estimé autour de 5,5 points pour 2023 dans les premières évaluations, révisé depuis à 4,6 points (Insee, mai 2026).
Le Conseil national de productivité, dans son sixième rapport de juillet 2026, retient le même diagnostic : le décrochage a été surestimé, le retard n’a pas disparu, et le vrai sujet n’est plus le rattrapage du niveau de 2019 mais la capacité de l’économie à produire des gains durables dans une société vieillissante.
La productivité apparente du travail rapporte la richesse créée au facteur travail : le produit intérieur brut en volume divisé soit par l’emploi total, ce qui donne la productivité par tête, soit par le nombre d’heures travaillées, ce qui donne la productivité horaire. Les deux mesures ne racontent pas exactement la même histoire, et il faut préciser laquelle on utilise avant de parler de décrochage.
Sur les données révisées publiées en mai 2026 par l’Insee, la productivité du travail par tête se situe 4,3 points en dessous de la trajectoire qu’elle aurait suivie en prolongeant son rythme moyen de 2011 à 2019. Mesurée par heure travaillée, l’écart est un peu plus large, de l’ordre de 4,9 points.
Le Conseil national de productivité ajoute une précision de calendrier : au quatrième trimestre 2025, la productivité par tête n’était plus inférieure que de 0,7 point à son niveau de 2019, tout en restant environ 4 points en deçà de sa trajectoire tendancielle.
La distinction entre ces deux façons de dire est essentielle. Retrouver le niveau de 2019 n’est pas la même chose que retrouver la trajectoire de 2019 : la seconde suppose d’avoir aussi engrangé six années de gains. La France a fait la première, pas la seconde.
Un chiffre nuance encore le tableau. Sur le champ plus étroit des salariés du secteur marchand non agricole, la productivité aurait retrouvé son niveau d’avant-crise dès la fin 2023 et le dépasserait de 2,6 % au premier trimestre 2026. Le CNP en conclut que la France n’apparaît plus comme le maillon faible européen, et que le ralentissement des gains de productivité est désormais un phénomène généralisé en Europe.
Pourquoi le chiffre du décrochage a changé
Cette page portait auparavant un chiffre de 8,5 % de perte de productivité. Il n’est plus soutenable en l’état, et il vaut la peine d’expliquer pourquoi plutôt que de le remplacer en silence.
Révisions statistiques
La première raison est statistique. Les comptes nationaux sont publiés en trois versions successives, provisoire, semi-définitive puis définitive, et les écarts entre elles ne sont pas anecdotiques. La croissance française de 2023 est passée de +0,9 % en compte provisoire à +1,4 % en compte semi-définitif, puis à +1,6 % en compte définitif. Comme la productivité est un rapport entre production et emploi, une révision à la hausse du numérateur relève mécaniquement le résultat. L’écart à la tendance pour 2023, initialement évalué autour de 5,5 points, a ainsi été ramené à 4,6 points.
La deuxième raison est réelle : un redressement effectif de la productivité depuis 2023, porté notamment par les services marchands.
La troisième tient à la composition de l’emploi, et c’est la plus intéressante pour le débat public. Entre 2019 et 2025, les alternants représentent 21 % de l’ensemble des créations d’emploi selon l’Insee. Un apprenti est comptabilisé comme un emploi entier au dénominateur alors qu’il produit moins et travaille moins d’heures.
En se limitant aux salariés du privé et en retenant une productivité d’apprenti estimée au quart de celle d’un salarié standard, l’écart à la tendance se réduit à 2,4 points. Le même raisonnement vaut pour la progression des micro-entrepreneurs, dont les durées effectives d’activité sont plus réduites.
Autrement dit, une partie de la « perte » mesurée est le prix comptable d’une politique de formation et d’un retour à l’emploi de personnes qui en étaient éloignées. Ce n’est pas un gaspillage, c’est un investissement dont le rendement se lit plus tard. Le CNP note d’ailleurs qu’en neutralisant ces effets de composition, l’écart se réduit sans disparaître entièrement.
Quels secteurs décrochent réellement
Le chiffre agrégé masque des situations opposées. En 2025, la décomposition sectorielle publiée par l’Insee attribue l’essentiel de l’écart à trois branches : le commerce contribue pour -1,8 point, la construction pour -0,7 point et l’industrie manufacturière pour -0,5 point. À l’inverse, les services hors commerce contribuent positivement et dépassent leur tendance d’avant-crise.
Le CNP précise les moteurs de cette embellie dans les services marchands : la programmation informatique, dans un contexte de diffusion de l’intelligence artificielle générative, et l’hébergement-restauration, porté par la fréquentation touristique. Sur le versant de l’industrie, la rétention de main-d’oeuvre observée après la crise sanitaire s’est partiellement résorbée, notamment dans l’aéronautique avec la levée des contraintes d’approvisionnement, mais elle peut laisser subsister une perte plus durable.
Une lecture s’impose : parler d’un décrochage industriel français comme d’un fait homogène est inexact. L’industrie manufacturière pèse dans l’écart, mais moins que le commerce. Sur le recul du poids industriel dans l’économie, distinct de la question de la productivité, voir désindustrialisation et dette.
Le vrai frein : la diffusion, pas l’innovation
C’est le message central du sixième rapport du Conseil national de productivité, et il déplace le diagnostic habituel. La France n’a pas d’abord un problème de création d’innovations : elle a un problème de propagation de ces innovations au reste du tissu productif.
Les données d’entreprises sont éloquentes. Les entreprises situées à la frontière technologique génèrent une valeur ajoutée cinq fois plus élevée que les entreprises suiveuses, exportent sept fois plus, dégagent un résultat comptable près de six fois supérieur et disposent d’un actif total près de cinq fois plus important. Elles recourent deux fois plus au crédit d’impôt recherche, emploient deux fois plus de cadres et détiennent un stock d’actifs immatériels supérieur de 65 %.
Surtout, ces positions sont figées. Plus de 73 % des entreprises du décile supérieur restent à la frontière l’année suivante, tandis que 63 % de celles du décile inférieur demeurent parmi les moins productives. Les mécanismes de rattrapage existent, mais ils ne comblent pas durablement l’écart.
À l’horizon de dix ans, 47 % des entreprises disparaissent, une proportion qui approche 70 % pour le décile le moins productif : l’ajustement du tissu productif repose davantage sur la sortie des moins performantes que sur leur convergence.
Le CNP en tire une conséquence de politique publique nette : soutenir la recherche et l’innovation ne suffit pas si les capacités d’absorption des entreprises, leur capital humain et leur investissement immatériel ne suivent pas. Sur l’effet attendu de l’intelligence artificielle dans cette diffusion, voir le scénario IA et productivité et IA et dette.
Le vieillissement, nouveau déterminant
La démographie devient un paramètre central de la productivité, ce qui était moins vrai il y a vingt ans. Entre 1991 et 2025, la part des 65 ans et plus est passée de 14 % à 22 % de la population française, tandis que la part de la population en âge de travailler reculait de 65 % à 61 %. Le ratio de dépendance des seniors est passé d’environ 22 % à près de 37 % depuis le début des années 1990.
La France a beaucoup compensé par le taux d’emploi. Celui des 50-64 ans est passé de 55 % à 70 % entre 2010 et 2025, celui des 55-64 ans de 40 % à plus de 60 %. Le retard subsiste néanmoins : corrigé du temps partiel, le taux d’emploi des 55-64 ans atteint 55,7 % en France, contre 60,6 % dans l’Union européenne et 64,3 % en Allemagne. Voir emploi des seniors et dette.
Effet mesuré et limites
L’effet du vieillissement sur la productivité elle-même est désormais chiffré. Sur un panel de 35 pays de l’OCDE entre 1960 et 2023, le CNP établit qu’une hausse d’un point de la part des travailleurs de 55 à 64 ans dans la population active est associée à une baisse d’environ 0,2 point de la croissance annuelle de la productivité du travail, l’essentiel de l’effet passant par la productivité globale des facteurs et non par une moindre accumulation de capital.
Sur 2000-2023, le vieillissement aurait coûté en moyenne 0,15 point de croissance de la productivité globale des facteurs par an dans les principaux pays européens.
Ce résultat mérite une double prudence, que le rapport formule lui-même. D’une part, l’effet devrait s’atténuer après 2035. D’autre part, il est ambigu au niveau individuel : la moindre mobilité professionnelle et la diffusion plus lente des compétences numériques pèsent, mais l’expérience accumulée, l’amélioration de l’état de santé des seniors et les incitations accrues à l’automatisation jouent en sens inverse. Il ne s’agit donc pas d’un mécanisme automatique, et encore moins d’un argument contre l’emploi des seniors.
La conclusion structurelle, elle, est solide : le dividende démographique qui a soutenu la croissance dans la seconde moitié du XXe siècle est épuisé. Une part importante de la croissance des vingt dernières années a reposé sur la hausse du nombre d’emplois ; cette marge se referme. Voir vieillissement et dette.
Ce qu’un point de productivité change aux comptes publics
Le lien entre productivité et dette passe par une chaîne simple : plus de production par travailleur, c’est plus de valeur ajoutée, donc plus d’assiette taxable, donc plus de recettes à taux de prélèvement inchangé, et un dénominateur plus large pour le ratio dette sur PIB.
L’ordre de grandeur se calcule en trois lignes, et il faut le présenter comme tel plutôt que comme une prévision. Le PIB nominal français est de l’ordre de 3 000 milliards d’euros fin 2025 (voir le PIB de la France). Un point de PIB supplémentaire représente donc environ 30 milliards d’euros de richesse produite. Au taux de recettes publiques constaté en 2025, soit 52,1 % du PIB, cela correspondrait à environ 15 milliards d’euros de recettes publiques en plus, à comparer aux 152,5 milliards d’euros de déficit public de 2025 (Insee).
Trois réserves doivent accompagner ce calcul, faute de quoi il devient trompeur. D’abord, il est purement mécanique : il suppose une élasticité unitaire des recettes au PIB, ce qui n’est jamais exactement vérifié. Ensuite, une partie de la dépense publique suit l’activité et les salaires, si bien que le gain net est inférieur au gain brut de recettes. Enfin, un point de productivité ne se décrète pas et ne s’obtient pas en une année : les gains observés se comptent en dixièmes de point par an.
Le second canal est parfois plus puissant que le premier. Le ratio de dette publique rapporte un stock à un flux annuel : à dette inchangée, une hausse du PIB nominal fait baisser le ratio par simple effet de dénominateur. Avec un ratio de 115,6 % fin 2025, un point de PIB nominal supplémentaire réduit le ratio d’environ 1,1 point. Ce mécanisme, et ses limites, sont détaillés sur pourquoi la croissance nominale réduit la dette.
La conclusion honnête est que la productivité est un levier de long terme et de large amplitude, mais qu’aucun gain de productivité plausible ne referme le déficit d’un exercice. Sa vertu est ailleurs : elle élargit l’assiette sans relever les taux de prélèvement, au même titre que la hausse du volume d’emploi, à cette différence près que le levier de l’emploi se referme à mesure que la population vieillit tandis que celui de la productivité reste ouvert.
Les leviers identifiés par les sources
Le CNP formule ses recommandations autour de la diffusion plutôt que de la seule invention. Renforcer les capacités d’absorption des entreprises, c’est-à-dire leur capital humain qualifié, leur engagement en recherche et développement et leur investissement immatériel, apparaît comme le déterminant qui permet aux entreprises éloignées de la frontière de converger plus vite. Les actifs immatériels sont désignés comme un levier particulièrement important, parce qu’ils facilitent à la fois le rattrapage et la transformation des connaissances en gains effectifs.
Sur le marché du travail, l’enjeu est de rendre l’allongement des carrières soutenable, de préserver l’employabilité et d’améliorer l’adéquation entre compétences et besoins des entreprises, afin que le vieillissement ne se traduise pas mécaniquement en perte de productivité.
Sur la recherche publique, le rapport apporte un résultat contre-intuitif utile au débat budgétaire : une augmentation de 10 % de la recherche et développement publique accroît la recherche privée d’environ 5 % à 6 % au niveau des industries de l’OCDE, ce qui traduit un effet d’entraînement et non un effet d’éviction.
La précision de champ compte ici : mesuré au niveau des entreprises françaises, le même effet reste positif mais nettement plus faible, de l’ordre de 1,2 %. Le rapport chiffre également le retard européen sur la recherche et développement de défense, composante la plus susceptible de produire des effets durables : les États-Unis y consacrent près de 0,4 point de PIB, contre 0,03 % dans l’Union européenne et 0,05 % en France.
Une dernière mise en garde figure explicitement dans le rapport, et elle concerne directement les finances publiques. L’amélioration récente de la compétitivité-prix française vis-à-vis de l’Allemagne doit une partie de son existence aux mesures exceptionnelles de la crise énergétique de 2022, dont le bouclier tarifaire : elles ont limité la transmission du choc aux coûts de production, mais elles ont représenté un coût budgétaire considérable et ne sauraient se substituer aux déterminants structurels de la performance économique. Voir le coût du bouclier tarifaire.
Questions fréquentes
La productivité française a-t-elle décroché ?
Moins qu’on ne l’a écrit. Les comptes nationaux révisés donnent une productivité du travail par tête inférieure de 4,3 points à sa tendance d’avant-crise en 2025, contre un écart initialement estimé autour de 5,5 points pour 2023 puis révisé à 4,6 points (Insee, mai 2026). Le Conseil national de productivité conclut en juillet 2026 que le décrochage est moins marqué qu’estimé au départ, mais que le retard n’est pas entièrement résorbé.
Pourquoi le chiffre du décrochage a-t-il changé ?
Pour deux raisons cumulées. D’abord des révisions statistiques : la croissance 2023 est passée de +0,9 % en compte provisoire à +1,6 % en compte définitif, ce qui relève mécaniquement la productivité mesurée. Ensuite un redressement réel depuis 2023. C’est un rappel utile : un écart de productivité calculé sur un compte provisoire n’est pas un résultat définitif.
L’apprentissage explique-t-il la baisse de la productivité ?
Il en explique une partie mesurable, pas la totalité. Les alternants représentent 21 % des créations d’emploi entre 2019 et 2025 selon l’Insee. En se limitant aux salariés du privé et en tenant compte d’une productivité d’apprenti estimée au quart de celle d’un salarié standard, l’écart à la tendance tombe à 2,4 points au lieu de 4,3. Un apprenti moins productif qu’un salarié confirmé n’est pas une perte sèche : c’est un investissement en capital humain dont le rendement apparaît plus tard.
Combien un point de productivité rapporterait-il aux finances publiques ?
À titre d’ordre de grandeur, un point de PIB supplémentaire représente environ 30 milliards d’euros sur une base de près de 3 000 milliards fin 2025. Au taux de recettes publiques de 52,1 % du PIB constaté en 2025, cela correspondrait à environ 15 milliards d’euros de recettes supplémentaires, à comparer aux 152,5 milliards de déficit public de 2025. C’est un calcul mécanique : il ne tient compte ni des dépenses qui suivent l’activité, ni des délais de transmission.
Quel est le principal frein à la productivité française ?
La diffusion des innovations, pas leur création, selon le sixième rapport du Conseil national de productivité. Les entreprises françaises situées à la frontière technologique continuent d’innover : elles dégagent une valeur ajoutée cinq fois supérieure et exportent sept fois plus que les entreprises suiveuses. Mais 63 % des entreprises du décile le moins productif y restent l’année suivante, et l’ajustement du tissu productif passe davantage par la disparition des entreprises les moins performantes que par leur rattrapage.
Le vieillissement pèse-t-il sur la productivité ?
Oui, de façon mesurée. L’analyse économétrique du Conseil national de productivité sur 35 pays de l’OCDE établit qu’une hausse d’un point de la part des 55-64 ans dans la population active est associée à une baisse d’environ 0,2 point de la croissance annuelle de la productivité du travail, l’essentiel passant par la productivité globale des facteurs. L’effet est estimé à environ 0,15 point par an en moyenne pour les grands pays européens sur 2000-2023 et devrait s’atténuer après 2035.
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