Un droit qui informe, mais qui ne discipline pas assez
L’article 47-2 de la Constitution exige des comptes sincères et fidèles. La LOLF organise le pilotage par missions et programmes.
Mais ces règles n’empêchent ni les promesses non financées, ni les dépenses pérennes votées sans recettes correspondantes, ni les prévisions bâties sur des hypothèses favorables jamais rendues publiques.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
Ce que le droit budgétaire encadre
Constitution art. 47-2 : sincérité et image fidèle.
LOLF (loi organique n° 2001-692 du 1er août 2001) : missions, programmes, indicateurs.
LOLF art. 57 : les commissions des finances ont le droit d’obtenir tout document nécessaire à leur mission de contrôle.
HCFP : avis sur la trajectoire, rendu sur le projet de loi déposé et non sur le texte finalement voté.
Cour des comptes : certification des comptes de l’État.
Ce cadre est réel et il fonctionne pour ce qu’il organise : la présentation des crédits, la certification des comptes, l’avis sur la trajectoire. Les trois cas datés qui suivent montrent où il s’arrête, non par contournement mais par construction.
Les limites du contrôle budgétaire
Aucun coût intergénérationnel publié dans les lois.
Programmes électoraux non chiffrés indépendamment.
Un droit d’information parlementaire sans sanction attachée au refus.
Aucune évaluation préalable ni avis du HCFP sur un prélèvement créé par amendement.
Aucune obligation de publier l’écart entre prévision centrée et prévision affichée.
Les trois derniers points ne sont pas des hypothèses de travail : chacun repose sur un épisode daté et documenté par une institution de contrôle. Ils sont détaillés ci-dessous.
Le droit d’information du Parlement existe, mais rien ne le sanctionne
L’article 57 de la LOLF donne aux commissions des finances le droit d’obtenir tout document nécessaire à leur mission de contrôle. Aucune sanction n’est attachée à un refus de communication : le droit existe, le levier manque.
Date
Fait constaté par le Sénat
16 février 2024
Note du directeur général du Trésor sur la situation des finances publiques.
18 et 20 février 2024
La cible de déficit public de 4,4 % du PIB pour 2024 est réaffirmée publiquement, après la note.
28 février 2024
La commission des finances du Sénat demande communication de la note au titre de l’article 57.
5 mars 2024
La note n’est pas communiquée, la seule réponse étant un renvoi au programme de stabilité d’avril.
Sénat, rapports d’information n° 685 (2023-2024) et n° 153 (2024-2025)Statut : constaté, établi par le Sénat sur pièces.
Ce que contenait la note, et pourquoi c’est une estimation
Selon les rapports du Sénat, la note évaluait le déficit public 2024 à 5,7 % du PIB à politique inchangée, et à 5,4 % en retenant les hypothèses favorables de la loi de programmation. Tenir la cible affichée de 4,4 % supposait donc de l’ordre de 30 Md€ d’économies, contre 10 Md€ d’effort annoncés. Nature : estimé. Ce sont des prévisions administratives à une date donnée, ni des montants détectés, ni des montants recouvrés, et elles ne s’additionnent à aucune autre grandeur de ce site.
Sources : Sénat, rapports d’information n° 685 (2023-2024) du 12 juin 2024 et n° 153 (2024-2025) du 19 novembre 2024, Jean-François Husson, rapporteur général.
Un impôt créé par amendement échappe à toute évaluation préalable
La contribution sur la rente inframarginale de la production d’électricité a été introduite par amendement du Gouvernement pendant le débat parlementaire sur le projet de loi de finances pour 2023, et figure à l’article 54 de la loi n° 2022-1726 du 30 décembre 2022. Conséquence de droit, et non incident : un amendement n’est pas accompagné d’une évaluation préalable chiffrée, et le Haut Conseil des finances publiques ne se prononce que sur le projet de loi déposé. Ce prélèvement a donc été voté sans document d’évaluation ni avis indépendant.
0,6 Md€, soit de l’ordre de 4 à 5 % de la prévision initiale
IGF, rapport n° 2024-M-028-04, juillet 2024Statut : constaté. L’Inspection générale des finances ajoute que la décomposition du chiffrage initial de 12,3 Md€ « a été difficile à reconstituer ».
Le point de droit budgétaire n’est pas l’ampleur de l’erreur, qui peut arriver sur une recette nouvelle et volatile. C’est qu’aucune procédure ne s’est appliquée pour la borner avant le vote : pas d’évaluation préalable annexée, pas d’avis du HCFP, et pas de trace reconstituable du calcul.
Source : Inspection générale des finances, rapport n° 2024-M-028-04, « Les prévisions de recettes des prélèvements obligatoires », juillet 2024.
Les hypothèses que rien n’oblige à publier
L’Inspection générale des finances constate que des hypothèses favorables ont été intégrées aux prévisions techniques transmises aux cabinets ministériels sans être distinguées des prévisions centrées, ce qui facilitait le respect affiché des cibles de déficit. Deux écarts sont chiffrés dans le rapport.
Écart documenté
Prévision technique
Prévision affichée
Droits de mutation à titre onéreux, budgets économiques d’été 2024
Statut : constaté pour le fait, nature : estimé pour les montants. Il s’agit d’un écart entre deux prévisions, ni d’un montant détecté ni d’un montant recouvré : ces 1,1 Md€ ne s’ajoutent à rien.
Le point juridique
L’article 47-2 de la Constitution exige des comptes sincères. Il ne dit rien des prévisions, et aucune règle n’oblige à publier l’écart entre la prévision centrée et la prévision affichée, ni le sens du biais retenu. La sincérité est contrôlée là où elle est écrite, c’est-à-dire en aval, sur des comptes déjà exécutés.
Sources : IGF, rapport n° 2024-M-028-04, juillet 2024, cité par l’Assemblée nationale, rapport n° 1274 du 9 avril 2025, partie II.A.4.c, et par le Sénat, rapport d’information n° 685 (2023-2024).
Les leviers de réforme
Ces propositions sont des pistes de réforme et non du droit en vigueur. Les trois premières répondent directement aux manques documentés ci-dessus.
Publication obligatoire des hypothèses sous-jacentes aux prévisions de recettes et du sens de leur biais, avec l’écart entre prévision centrée et prévision affichée.
Évaluation préalable chiffrée obligatoire pour tout amendement créant ou modifiant substantiellement un prélèvement, et saisine du HCFP sur le texte voté et non sur le seul texte déposé.
Sanction ou procédure de règlement attachée au refus de communiquer un document demandé au titre de l’article 57 de la LOLF.
Coût intergénérationnel obligatoire dans chaque loi (année 1, 5, 10).
Office indépendant de chiffrage (programmes électoraux et amendements).
Clause d’extinction automatique à 5 ans pour les niches fiscales.
Comptabilité patrimoniale.
HCFP renforcé.
Questions fréquentes
Que dit l’article 47-2 de la Constitution ?
Il dispose que les comptes des administrations publiques sont réguliers, sincères et donnent une image fidèle du résultat de leur gestion, de leur patrimoine et de leur situation financière. C’est une exigence portant sur les comptes, donc sur l’aval, une fois l’exercice exécuté. Aucune règle équivalente n’encadre la publication des hypothèses qui fondent les prévisions.
Le Parlement peut-il obtenir tous les documents budgétaires du Gouvernement ?
En droit oui, en fait pas toujours. L’article 57 de la LOLF donne aux commissions des finances le droit d’obtenir tout document nécessaire à leur mission, mais aucune sanction n’est attachée à un refus. Le 28 février 2024, la commission des finances du Sénat a demandé la note du directeur général du Trésor du 16 février 2024 et ne l’a pas obtenue, la seule réponse, le 5 mars, ayant été un renvoi au programme de stabilité d’avril.
Un impôt créé par amendement est-il chiffré avant le vote ?
Non. L’évaluation préalable chiffrée est annexée au projet de loi déposé, pas aux amendements, et le HCFP ne rend un avis que sur le texte déposé. La contribution sur la rente inframarginale de l’électricité, introduite par amendement du Gouvernement fin 2022, a donc été votée sans évaluation préalable ni avis indépendant : prévue à 12,3 Md€ en loi de finances initiale, elle a rapporté 0,6 Md€ en exécution.
Qu’est-ce qu’une prévision centrée, et pourquoi ne la publie-t-on pas ?
Une prévision centrée est celle qui n’intègre ni hypothèse favorable ni marge de prudence. L’IGF a constaté en juillet 2024 que des hypothèses favorables avaient été intégrées aux prévisions techniques transmises aux cabinets ministériels sans être distinguées des prévisions centrées. Rien n’oblige à publier cet écart : c’est un manque du droit budgétaire, pas une irrégularité comptable.
Le droit budgétaire empêche-t-il les promesses non financées ?
Non. La LOLF organise le pilotage par missions et programmes, la Cour des comptes certifie les comptes de l’État et le HCFP se prononce sur la trajectoire. Mais aucune règle n’impose de chiffrer le coût intergénérationnel d’une mesure ni d’éteindre automatiquement une niche fiscale. Les manques documentés portent sur l’information et sur la sanction, pas sur l’absence de règles.
Quelles réformes du droit budgétaire sont proposées ?
Les principales sont la publication obligatoire des hypothèses sous-jacentes aux prévisions et du sens de leur biais, l’évaluation préalable chiffrée des amendements créant un prélèvement, une procédure attachée au refus de communication au titre de l’article 57, une clause d’extinction automatique des niches fiscales et un coût intergénérationnel obligatoire dans chaque loi. Ce sont des propositions débattues, aucune n’est en vigueur.
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