Inverser la logique : justifier au lieu de reconduire
En France, le budget se construit en base : on part des crédits votés l’an dernier, on ajoute les
mesures nouvelles, on retranche les économies. Le budget base zéro inverse la démarche : chaque programme doit rejustifier la
totalité de son montant. La méthode est séduisante et elle figure déjà, en partie, dans le droit français depuis 2001. Son
histoire invite pourtant à la prudence sur ce qu’elle rapporte.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
Ce qu’est vraiment la méthode
Le budget base zéro consiste à présenter chaque dispositif comme s’il était créé cette année : objectif explicite, montant
demandé justifié dans sa totalité, résultats attendus mesurables, alternative moins coûteuse examinée. La reconduction cesse
d’être l’option par défaut, elle devient une décision à motiver. Formalisée dans l’industrie américaine à la fin des années
1960, la méthode a été appliquée au budget fédéral des États-Unis à la fin des années 1970.
Chaque dispositif est présenté comme s’il était nouveau.
Les objectifs sont chiffrés et mesurables.
Les indicateurs de résultats sont publics.
La suppression est possible si le dispositif n’est pas probant.
L’évaluation est indépendante et récurrente.
Deux malentendus doivent être écartés d’emblée. Le budget base zéro n’est pas un rabot : il peut parfaitement conclure qu’un
programme est sous-doté. Et ce n’est pas une méthode d’économies, c’est une méthode de décision. Les économies, si elles
surviennent, résultent d’arbitrages politiques que la méthode éclaire mais ne remplace pas.
Ce que le droit français prévoit déjà
La loi organique n° 2001-692 du 1er août 2001 relative aux lois de finances, la LOLF, appliquée pour la première fois au
budget 2006, a remplacé l’ordonnance de 1959 et réorganisé le budget de l’État en missions et en programmes, à la place de
plusieurs centaines de chapitres. Chaque programme est accompagné d’un projet annuel de performances qui fixe des objectifs et
des cibles, puis d’un rapport annuel de performances qui compare les résultats obtenus aux cibles annoncées.
Surtout, la LOLF a introduit la justification au premier euro : les crédits demandés doivent être justifiés
en totalité, et non dans leur seule variation par rapport à l’exercice précédent. C’est, formellement, le principe même du
budget base zéro. La difficulté est dans l’application : cette justification prend en pratique la forme d’une ventilation
comptable des coûts d’un programme, qui explique comment l’argent se répartit sans démontrer que la dépense est utile.
Deux étages ont été ajoutés depuis. La loi organique du 28 décembre 2021 a intégré à la LOLF les dispositions relatives à la
programmation pluriannuelle des finances publiques. Et les revues de dépenses, instituées par la loi de
programmation des finances publiques de 2014 puis relancées en 2023 en articulation avec la préparation du budget suivant,
organisent un réexamen ciblé de certaines politiques. Le cadre juridique existe donc largement. Voir
le droit budgétaire de la dette et
le budget de la France.
Ce que les tentatives passées ont produit
La France a lancé des exercices de réexamen budgétaire à peu près tous les cinq ans depuis un demi-siècle : la
rationalisation des choix budgétaires en 1968, la circulaire sur le renouveau du service public en 1989, les audits de
modernisation entre 2005 et 2008, la révision générale des politiques publiques en 2007, la modernisation de l’action publique
en 2012, le programme Action publique 2022 en 2017, la nouvelle revue des dépenses publiques en 2023.
Les résultats documentés sont modestes. La révision générale des politiques publiques est créditée d’une réduction d’environ
4 Md€ de la masse salariale en cinq ans, associée à la suppression d’environ 136 000 postes dans les services de l’État et ses
opérateurs. Les revues de dépenses conduites à partir de 2014 ont documenté moins de 500 M€ d’économies au projet de loi de
finances pour 2016, dont 300 M€ sur les seules aides au logement, et environ 400 M€ au projet de loi de finances pour 2017.
Sur les audits de modernisation, la Cour des comptes concluait dès 2008 à une révision très limitée des politiques publiques,
avec des enjeux budgétaires marginaux et des économies insuffisamment documentées.
La comparaison est brutale mais utile : une réduction de 4 Md€ étalée sur cinq ans représente moins de 0,3 % de la dépense
publique d’une seule année, qui atteint 1 671,8 Md€, soit 57,3 % du PIB en 2024 (Eurostat, millésime du 21 juillet 2026). Ce n’est pas une
raison de renoncer à la méthode. C’est une raison de ne pas en attendre un redressement budgétaire à elle seule. Voir
quelles dépenses réduire.
Où la méthode aurait le plus à dire
91,83 Md€ de dépenses fiscales estimées en 2025 (Cour des comptes, avril 2026)
~11 Md€ d’écart entre le chiffrage initial et le chiffrage définitif du seul exercice 2024
Le meilleur argument en faveur du budget base zéro ne porte pas sur les crédits budgétaires, qui sont votés chaque année en
montant, mais sur les dépenses fiscales. Une exonération, un abattement, un crédit d’impôt ne figurent dans
aucune ligne de dépense soumise au vote : ils se reconduisent tant qu’aucune loi ne les supprime. C’est exactement la situation
que la méthode prétend corriger.
L’ordre de grandeur est sérieux : 89,40 Md€ en 2024 et 91,83 Md€ estimés pour 2025, soit 3,07 % du PIB, pour environ
470 dispositifs (Cour des comptes, note d’analyse de l’exécution budgétaire 2025, mission « Dépenses fiscales », avril 2026).
Le point le plus révélateur n’est pas le niveau mais l’imprécision : l’écart entre le chiffrage inscrit au budget et le
chiffrage définitif approche 11 Md€ sur le seul exercice 2024. Un dispositif dont personne n’observe les bénéficiaires est
chiffré par extrapolation, et l’extrapolation dérive. Le détail est développé dans
niches fiscales et dette.
Trois autres familles de dépenses se prêtent au même traitement, avec la même réserve sur la qualité des évaluations
disponibles : les aides aux entreprises, où les dispositifs se superposent sans vision consolidée, les subventions
d’intervention reconduites d’année en année, et les fonctions support des administrations. Voir
dépenses inutiles.
Pourquoi c’est difficile
Trois obstacles expliquent que la méthode soit régulièrement annoncée et rarement tenue.
Le premier est juridique. Dans la classification fonctionnelle COFOG, la protection sociale représente
23,7 % du PIB en 2024 et la santé 8,9 %, sur une dépense publique totale de 57,3 % du PIB (Eurostat, base gov_10a_exp,
millésime du 21 juillet 2026) : ces deux fonctions absorbent à elles seules près de 57 % de la dépense publique. Une large
part correspond à des droits ouverts par la loi : retraites liquidées, remboursements d’assurance maladie, prestations
familiales. S’y ajoutent la charge de la dette, qui résulte de contrats d’emprunt déjà signés, et les rémunérations
statutaires. Aucune rejustification annuelle ne peut « remettre à zéro » un droit ouvert : il faut modifier la loi qui le
fonde, ce qui est une décision politique et non un exercice de méthode.
Le deuxième est informationnel. Rejustifier suppose de savoir ce qu’un dispositif produit. Or l’évaluation
reste lacunaire : le rapport annexé au projet de loi de finances pour 2026 recense 465 dépenses fiscales, contre 474 au budget
précédent, dont 82 en cours d’extinction ; toutes ne sont pas chiffrées et une partie ne repose que sur des ordres de grandeur.
Dans son rapport sur l’exécution du budget 2023, la Cour des comptes juge que ces évaluations ne sont que partiellement
réalisées et restent trop rares, et recommande de programmer l’évaluation de l’ensemble des dépenses fiscales à l’horizon
2027.
Le troisième est pratique. Refaire chaque année la justification intégrale de centaines de milliards
mobilise des moyens administratifs considérables, pour un rendement décisionnel qui n’est acquis que si le pouvoir politique
accepte de conclure. L’histoire des dispositifs français depuis 1968 montre que c’est cette dernière condition, et non la
méthode, qui a manqué.
Comment le déployer sans le vider
Un déploiement progressif, par vagues de quelques missions par an, plutôt qu’un big bang annoncé puis abandonné.
Une méthodologie publique et commune, pour que deux missions soient comparables et que les résultats survivent au
changement de gouvernement.
Des évaluations conduites ou contre-expertisées par des tiers indépendants : Cour des comptes, France Stratégie,
Inspection générale des finances.
Un bornage dans le temps des dépenses fiscales, avec extinction automatique à défaut d’évaluation favorable, puisque c’est
là que la reconduction par défaut est la plus mécanique.
Une saisine parlementaire annuelle, adossée à l’examen du projet de loi de finances et à celui des résultats de l’exercice
précédent.
La publication en données ouvertes des évaluations, y compris de celles qui concluent au maintien.
L’ordre de grandeur, sans promesse
Il faut refuser les annonces de « dizaines de milliards » immédiates. Les seuls chiffrages historiques disponibles en France
donnent une réduction d’environ 4 Md€ de la masse salariale sur cinq ans pour la révision générale des politiques publiques,
et moins de 0,5 Md€ par an pour les revues de dépenses de 2016 et 2017. Le gisement le plus crédible, les dépenses fiscales, représente 91,83 Md€ en 2025, mais
une part importante correspond à des politiques assumées et efficaces qu’aucune évaluation ne conduirait à supprimer.
Ce que le budget base zéro peut apporter est autre chose, et n’est pas rien : une visibilité sur ce que l’argent public
produit, la fin de la reconduction silencieuse, et la possibilité d’un débat documenté. L’effet sur le déficit est réel mais
progressif, et sans commune mesure avec l’écart d’une seule année.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le budget base zéro ?
Une méthode de construction budgétaire dans laquelle chaque programme doit justifier la totalité de ses crédits, et pas
seulement l’écart avec l’année précédente. Ce n’est ni un rabot ni une promesse d’économies : c’est une inversion de la charge
de la preuve, qui peut aussi conclure qu’un programme est sous-doté.
Le budget base zéro existe-t-il déjà en France ?
En partie, et depuis longtemps. La loi organique relative aux lois de finances du 1er août 2001, appliquée à partir du
budget 2006, impose la justification au premier euro, c’est-à-dire la justification de l’intégralité des crédits demandés.
Dans la pratique, cette justification se limite souvent à une ventilation comptable des coûts d’un programme, sans
démonstration de son utilité économique.
Combien les exercices passés ont-ils réellement rapporté ?
Moins que les annonces. La révision générale des politiques publiques lancée en 2007 est créditée d’une réduction d’environ
4 Md€ de la masse salariale en cinq ans, avec la suppression d’environ 136 000 postes. Les revues de dépenses instituées en
2014 ont documenté moins de 500 M€ au projet de loi de finances pour 2016 et environ 400 M€ pour 2017. Sur les audits de
modernisation, la Cour des comptes concluait dès 2008 à une révision très limitée des politiques publiques.
Sur quelles dépenses la méthode aurait-elle le plus d’effet ?
Sur les dépenses fiscales, parce qu’elles échappent au vote annuel des montants. Elles sont estimées à 89,40 Md€ en 2024 et
91,83 Md€ en 2025, pour environ 470 dispositifs, soit 3,07 % du PIB (Cour des comptes, avril 2026), avec un écart de près de
11 Md€ entre le chiffrage initial et le chiffrage définitif de l’exercice 2024.
Peut-on vraiment remettre à zéro toutes les dépenses publiques ?
Non. Dans la nomenclature COFOG, la protection sociale représente 23,7 % du PIB en 2024 et la santé 8,9 %, sur une dépense
publique de 57,3 % du PIB (Eurostat, millésime du 21 juillet 2026) : près de 57 % du total à elles deux. Une large part
correspond à des droits ouverts par la loi, auxquels s’ajoutent la charge de la dette et les rémunérations statutaires. Ces
montants ne se rejustifient pas ligne à ligne : ils se modifient en changeant la règle de droit, ce qui relève d’un débat
politique distinct.
Le budget base zéro peut-il résorber le déficit ?
Pas à lui seul, et il serait malhonnête de le laisser croire. Une méthode budgétaire ne crée pas d’économies, elle rend des
choix visibles. Rapportés à une dépense publique de 1 671,8 Md€ en 2024, les gains historiquement documentés se comptent en
quelques milliards sur plusieurs années. Le gain principal est la fin de la reconduction silencieuse, pas un solde.