400 Md€ par an : la commande publique, une dépense mal mesurée
La commande publique au sens large représente environ 400 Md€ par an selon la commission d’enquête sénatoriale de juillet 2025, qui reprend l’estimation de la Cour des comptes européenne (14 % du PIB).
Son poids dans le PIB, lui, n’est pas établi : le Sénat recense des évaluations allant de 6 % du PIB pour la seule part recensée à 14 à 18 % pour les périmètres les plus larges. Mal pilotée (moins-disant, avenants, retards, malfaçons), cette dépense se renchérit. Bien pilotée (coût global, clauses de performance, audit post-livraison), elle est un levier d’économie. Et une partie n’est tout simplement pas mesurée.
~10 % d’économies potentielles selon Cour des comptes
Les deux premiers chiffres ne mesurent pas la même chose et ne doivent jamais être additionnés. Les 400 Md€ correspondent à l’achat public au sens large ; les 170,7 Md€ sont la part passée par des procédures régies par le code de la commande publique, telle que remontée par le recensement économique au titre de 2023. Le second est inclus dans le premier. La section suivante explique pourquoi l’écart entre les deux n’est pas mesuré.
Le troisième chiffre est d’une autre nature encore : c’est un gisement d’économies potentielles, pas une somme constatée ni recouvrée. Il circule comme ordre de grandeur attribué à la Cour des comptes, sans que le périmètre auquel il s’applique soit précisé. L’appliquer à l’un des deux agrégats ci-dessus pour en tirer un montant d’économies produirait un chiffre que personne ne publie.
Qui achète, et à quelle échelle
Une donnée de structure explique une bonne part de ce qui suit. La France compte environ 130 000 pouvoirs adjudicateurs, pour 250 000 dans l’ensemble de l’Union européenne : plus de la moitié des acheteurs publics européens sont français. Ce n’est pas un jugement d’efficacité, c’est une description de l’organisation administrative du pays.
Lecture : l’achat public français est massivement fait de petits marchés locaux. Les collectivités passent quatre marchés sur cinq mais portent moins de la moitié des montants ; l’État fait l’inverse, peu de marchés et de gros volumes. Une dépense éclatée entre des dizaines de milliers d’acheteurs est difficile à agréger statistiquement et coûteuse à surveiller. C’est le contexte concret du trou de mesure décrit plus bas : le seuil de remontée ne coupe pas au hasard, il coupe exactement là où se trouve le gros du nombre de contrats.
Ces parts portent sur la commande publiquerecensée en 2023, donc sur les contrats de 90 000 € HT et plus. Elles ne disent rien de ce qui se passe en dessous du seuil, ni du surcoût éventuel de cette structure : la source n’y associe aucun montant.
Source : Sénat, rapport n° 830 (2024-2025) de la commission d’enquête sur les coûts et les modalités effectifs de la commande publique, juillet 2025, p. 50-51, d’après l’OECP et la Commission européenne (DG GROW).
Comment les surcoûts s’accumulent
Cahier des charges flou.
Critère « moins-disant » plutôt que « mieux-disant ».
Avant de discuter des économies possibles, il faut savoir ce que l’on mesure. Plusieurs seuils coexistent, ils ont changé récemment, et ils sont régulièrement confondus dans le débat public.
Le poids économique de la commande publique lui-même n’est pas une grandeur stabilisée. Le rapport sénatorial met côte à côte des évaluations qui vont de 6 % du PIB pour la seule part recensée à 14 à 18 % du PIB pour les périmètres les plus larges, en passant par 8 points de PIB d’après les données européennes TED et 16 points d’après l’OCDE. Le Sénat qualifie le recensement de « lacunaire » et « très partiel », et rappelle qu’il parlait déjà en 2015 d’un « trou noir » statistique. Cette divergence entre sources officielles est une information en soi : elle mesure l’état des données, pas un désaccord sur les faits.
25 000 € HT depuis le 1er janvier 2024 (une liste annuelle suffit entre 25 000 et 40 000 € HT)
Publication en open data des marchés, avec 45 données au lieu de 23 ; le Sénat note qu’un grand nombre de marchés soumis à l’obligation ne sont pas renseignés
Aucune donnée collectée : ces achats existent, mais ne figurent nulle part
Ce que la commission d’enquête sénatoriale constate
La commande publique représente environ 400 Md€ par an (estimation de la Cour des comptes européenne, reprise par le Sénat), dont plus de 170 Md€ dans des procédures régies par le code de la commande publique. En dessous de 25 000 € HT, aucune donnée n’est collectée ; au-dessus, un grand nombre de marchés ne sont pas renseignés, par manque d’informations, de temps ou d’implication des acheteurs. L’écart entre les deux agrégats n’est pas une zone d’irrégularité présumée : c’est une zone non mesurée, et c’est précisément ce que le rapport reproche au dispositif actuel.
Le seuil du recensement a depuis été abaissé de 90 000 à 40 000 € HT, à compter des données 2024, et la publication des données essentielles est exigée dès 25 000 € HT depuis le 1er janvier 2024. Le trou ne disparaît pas pour autant : il se déplace sous 25 000 € HT, où aucune obligation de remontée n’existe. La commission propose de systématiser la transmission des données dès le premier euro dépensé.
Constat établi, sans montant de perte associé. Source : Sénat, commission d’enquête sur les coûts et les modalités effectifs de la commande publique, « L’urgence d’agir pour éviter la sortie de route », rapport n° 830, déposé le 8 juillet 2025 (président Simon Uzenat, rapporteur Dany Wattebled), p. 130-131 pour les seuils de publication des données.
Mieux piloter les achats
Coût global obligatoire (CAPEX + maintenance + énergie).
Base de prix de référence partagée.
Open data des avenants.
Transmission des données essentielles dès le premier euro dépensé (proposition de la commission d’enquête sénatoriale, juillet 2025), avec sanction effective du défaut de déclaration.
Cash Investigation (2016) détaille le partenariat public-privé du stade de Nice ; Micode (2025) montre comment s’organisent pots-de-vin et ententes autour des marchés. Voir la mesure chiffrée du plan.
Marchés publics : le grand dérapage - Cash Investigation
France Télévisions, Cash Investigation · Publication : · 1 h 51 min
Première diffusion : . Les chiffres restent rattachés à cette période.
Cash Investigation, diffusé le 18 octobre 2016 et mis en ligne le 1er octobre 2026 : PPP du stade de Nice (Vinci), contrat Défense-Microsoft, sous-traitance Pôle emploi. Chiffres de 2015-2016 issus du reportage, à recouper.
La lecture démarre à 24:22, au passage cité sur cette page.
Date : la description YouTube indique une première diffusion le 18/10/2016 ; la mise en ligne du 01/10/2026 ne date pas les faits (Pôle emploi est devenu France Travail). Source : description YouTube [ouvert, fichier videos_descriptions.txt].
Séquence PPP : de 00:03:36 à 00:39:56 (216 à 2396 s). Le lien t=1462 s (00:24:22) tombe dans le sous-chapitre fiscal (annexe 18), pas au début. Meilleur départ : 216 s (enquête complète) ou 433 s (explication du mécanisme). Source : transcription [ouvert].
00:08:14 : la Ville rembourse à Vinci en moyenne 12 M€ par an pendant 27 ans et ne devient propriétaire qu'en 2041. Recoupement : redevance annoncée de 8,3 M€/an en 2010 (Wikipédia, secondaire [ouvert]) ; la moyenne de 12 M€ n'a pas été confrontée au contrat.
00:09:07 à 00:10:27 : selon le président de la CRC PACA, coût à la place d'environ 6 000 € contre 3 000 € à Valenciennes et au Havre ; 358 M€ de redevances + 14 M€ de subvention = 372 M€. Recoupement : 204 M€ / 35 000 places = environ 5 800 € ; la presse du 23/06/2015 rapporte, pour le rapport provisoire de la CRC, un coût net de 400 M€ sur 27 ans contre 54 M€ annoncés (Journal des Entreprises [ouvert]). Rapport définitif de la CRC non rouvert.
00:06:36 et 00:38:58 : Christian Estrosi avance 204 M€ à la livraison puis 230 M€. Pas de source primaire rouverte.
00:13:42 à 00:16:08 : Frédéric Marty (CNRS) estime qu'un PPP choisi comme « commodité budgétaire » n'est pas un bon usage des deniers publics. Cohérent avec le Sénat 2014 (motivation principale budgétaire et financière) [ouvert].
00:18:49 : un rapport non publié du ministère des Finances relierait recours au PPP et cycle électoral municipal. Non vérifiable.
00:19:20 à 00:22:45 : 40 % de PME locales promis ; contrat : 30 % des coûts de construction à des PME, sans mention « locales » ; Vinci : environ 20 % en emplois locaux. Chiffres invérifiables (secret des affaires).
Enquête de Micode (20/12/2025) : logements sociaux contre espèces, promoteur et maires, marchés publics et « cartel de corruption », Odebrecht, frères Gupta. Partenariat commercial Trade Republic déclaré ; plusieurs chiffres non sourcés.
VERDICT SUR LE RÉSUMÉ DE L'ÉDITEUR : il fusionne trois séquences. (1) Les rabatteurs (00:03:18 à 00:07:30) vendent des logements sociaux contre 3 700 à 4 500 € : le paiement vise un chargé de clientèle de bailleur, et la commission d'attribution est dite « dans le coup » ; ce ne sont pas des personnes qui gèrent des appels d'offres, et il n'y a aucun lien avec un marché public. (2) Pour les marchés (00:15:44 à 00:16:14), le corrupteur paie l'organisateur de l'appel d'offres pour être seul soumissionnaire ou voir les autres écartés. (3) Le « cartel de corruption » (00:16:25 à 00:17:30) : le corrupteur propose à ses concurrents de gagner chacun son tour et de se partager le marché, puis le cartel augmente illégalement les prix ; c'est au maire qu'on offre un pourcentage sur chaque facture, en échange de sa discrétion. Les concurrents ne reçoivent pas « une part pour gonfler les prix » : ils entrent dans l'entente. Source : transcription [ouvert].
Affaire réelle ? Le cartel de corruption est présenté comme un modèle général, sans affaire, lieu, période ni condamnation. L'affaire citée juste après (00:18:27) est celle des marchés publics d'Île-de-France : 2 % de commissions sur les marchés des lycées (1988-1997), dénoncée par les Verts ; 47 prévenus jugés à Paris à partir du 21/03/2005, jugement du 26/10/2005 ; Conseil de la concurrence : 47,3 M€ d'amendes sur 12 sociétés (mai 2007) ; cassation du 20/02/2008 selon le site. C'est d'abord un financement de partis avec trucage d'appels d'offres, pas un cartel monté pour enrichir un maire. Sources : Wikipédia [ouvert, secondaire] ; base de dossiers du site (arrêt du 20/02/2008, non rouvert).
00:17:41 à 00:18:02 : « 20 ou 30 % » de hausse « sans complexe » et « le BTP, c'est 2/3 des marchés des collectivités » sont des affirmations du narrateur, sans source dans sa bibliographie. Ordres de grandeur proches des surcoûts mesurés (13 à 27,5 % en France, 20 % ou plus selon l'OCDE) mais non vérifiés pour le BTP. Sources : Conseil d'État 27/04/2021 [ouvert] ; CMA [ouvert].
00:03:18 à 00:04:00 : « 4 000 € » pour un logement social ; 70 % de Français éligibles, 4 millions en attente et 400 000 nouveaux logements par an (propos du narrateur). La bibliographie de la vidéo cite plutôt 2,7 millions de demandes en 2024 (BFM) ; les 400 000 sont vraisemblablement des attributions annuelles, à vérifier. Source : bibliographie Micode [ouvert].
00:07:03 : « 50 % des bailleurs audités ont des pratiques irrégulières » d'après l'ANCOLS : la bibliographie ne cite qu'un « rapport ANCOLS 2017 » sans lien ; non vérifié.
00:07:36 à 00:14:26 : promoteur « Antonio De Sousa », maires corrompus par des travaux offerts, verger acheté 50 000 € (3 € le m²) valant 11 M€, 250 M€ de chiffre d'affaires, compte en Californie, virement de 500 000 € pour une villa en Corse, emploi fictif de sa fille, quatre maires condamnés à 6 mois à 3 ans. Affaire immobilière (PLU), pas de marchés publics. La bibliographie la relie à l'« affaire France Pierre » (Le Parisien 07/03/2022 ; verdict de fin octobre 2024 selon Mediapart du 24/10/2024). Articles non ouverts (accès payant) ; peines non vérifiées ; les sous-titres écrivent « 50 prisons » (probablement 5 ans).
00:15:55 à 00:16:11 : extrait sur le « SIAP » (probablement le SIAAP, assainissement de l'agglomération parisienne). La bibliographie rattache le « cartel de l'eau » du SIAAP à un témoignage de Cash Investigation (2018) et à un article de Mediapart du 15/12/2024 ; statut judiciaire non vérifié.
00:20:57 à 00:28:40 : Odebrecht. Vérifié auprès du ministère américain de la Justice (Information du 21/12/2016) : environ 788 M$ de pots-de-vin pour plus de 100 projets dans 12 pays entre 2001 et 2016, bénéfices illicites de 3,336 Md$ (4,2 fois), division des opérations structurées créée vers 2006, messagerie parallèle « Drousys », sociétés écrans. Source : DOJ [ouvert]. Le reste (19 ans de prison de Marcelo Odebrecht, 77 cadres, 415 politiciens, présidents péruviens, faillite) n'a pas été vérifié.
Lecteur YouTube en mode de confidentialité renforcée, chargé seulement à l’approche de la vidéo ; la lecture transmet des données à YouTube.
Questions fréquentes
Combien pèse la commande publique en France ?
Environ 400 Md€ par an au sens large, dont plus de 170 Md€ passent par des procédures régies par le code de la commande publique. Le chiffre précis de 170,7 Md€ pour 2023 provient du recensement économique, qui ne remontait alors que les contrats de 90 000 € HT et plus. Les deux montants ne se cumulent pas : le second est inclus dans le premier. En part de PIB, les évaluations recensées par le Sénat vont de 6 % pour la part recensée à 14 ou 18 % pour les périmètres les plus larges.
Combien la France compte-t-elle d’acheteurs publics ?
Environ 130 000 pouvoirs adjudicateurs, pour 250 000 dans l’ensemble de l’Union européenne : plus de la moitié des acheteurs publics européens sont français. Sur la commande publique recensée en 2023, les collectivités territoriales passent 80 % des marchés en nombre mais 43 % des montants, l’État 8 % en nombre et 30 % en montant, les entreprises publiques et opérateurs de réseaux 12 % et 27 %. L’achat public français est donc fait avant tout de petits marchés locaux, ce qui rend son agrégation statistique difficile. Source : Sénat, rapport n° 830, juillet 2025, p. 50-51.
Quel est le seuil de publication des données de marchés publics ?
Depuis le 1er janvier 2024, les données essentielles de la commande publique doivent être publiées en données ouvertes à partir de 25 000 € HT (décret n° 2022-767 du 2 mai 2022) ; entre 25 000 et 40 000 € HT, l’acheteur peut se contenter de publier chaque année la liste des marchés conclus. Le recensement économique appliquait de son côté un seuil de 90 000 € HT jusqu’aux données 2023, abaissé à 40 000 € HT à partir des données 2024. Confondre ces seuils revient à comparer des périmètres et des millésimes qui ne se recouvrent pas.
Les petits achats publics sont-ils traçables ?
Non. En dessous de 25 000 € HT, les achats publics ne font l’objet d’aucune obligation de remontée de données. La commission d’enquête sénatoriale de juillet 2025 constate en outre qu’au-dessus de ce seuil, un grand nombre de marchés ne sont pas renseignés, par manque d’informations, de temps ou d’implication des acheteurs. Ce constat porte sur la mesure, pas sur une irrégularité présumée.
Pourquoi les marchés publics coûtent-ils plus cher que prévu ?
La chaîne classique est connue : cahier des charges flou, choix du moins-disant plutôt que du mieux-disant, avenants en cascade, retards et malfaçons, puis maintenance coûteuse. Chaque maillon renchérit la dépense, et le manque de données publiques rend l’enchaînement difficile à détecter tôt.
Que propose le Sénat pour rendre la commande publique transparente ?
La commission d’enquête sénatoriale propose de systématiser la transmission des données dès le premier euro dépensé. Son rapport n° 830, déposé le 8 juillet 2025, est intitulé « L’urgence d’agir pour éviter la sortie de route ». Il a été conduit sous la présidence de Simon Uzenat, avec Dany Wattebled comme rapporteur.
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