Une révolution silencieuse aux résultats inégaux
FranceConnect, déclaration d’impôts en ligne, ciblage algorithmique du contrôle fiscal : ces succès montrent qu’une numérisation bien pilotée peut réduire les coûts publics. Mais l’histoire administrative française est aussi jalonnée d’échecs coûteux, et surtout de fichiers qui n’existent pas et de bases qui ne se parlent pas. Le pilotage fait toute la différence.
Les fichiers qui n’existent pas
Le débat public se concentre sur les projets informatiques ratés. L’angle mort le plus coûteux est ailleurs : certaines données que l’administration collecte déjà ne sont jamais consolidées au niveau national. Le cas des sociétés de domiciliation en est l’exemple le plus documenté.
- 3 422 sociétés de domiciliation recensées
- 91 373 sociétés domiciliées
- 0 base nationale des agréments
L’agrément d’une société de domiciliation est délivré par les préfets et géré de manière territorialisée. Il n’existe aucune base nationale consolidée des sociétés agréées, que la Cour des comptes désigne explicitement comme un angle mort de la prévention des sociétés éphémères. La solution palliative en place consiste, pour le groupe opérationnel national anti-fraude, à demander une fois par an une liste à la DGFiP. La volumétrie ci-dessus est celle recensée par la DGFiP au 31 décembre 2024.
Ce que ce constat dit, et ce qu’il ne dit pas
Constat établi, sans montant associé. L’absence de base nationale est documentée par une juridiction financière ; elle ne permet en revanche de chiffrer ni une fraude, ni une économie potentielle. Aucun montant ne figure ici pour cette raison.
Sources : Cour des comptes, « Fraude aux prélèvements sociaux liée au travail dissimulé », avril 2026, p. 60-61 ; Tracfin, « État de la menace BC-FT 2024-2025 ».
Quand les bases ne se parlent pas
L’interopérabilité figure dans tous les plans de modernisation depuis quinze ans. Voici ce que son absence produit concrètement, cas par cas, tels que documentés par la Cour des comptes et par le Gouvernement lui-même. Les quatre constats sont établis et de nature structurelle : aucun n’est assorti d’un montant.
| Base concernée | Ce qui bloque | Source |
|---|
| Base de TVA intracommunautaire de la DGFiP (base TTC, ramification française du système européen VIES) | Accessible ni à la direction générale du travail, ni à l’ACOSS, ni à la caisse centrale de la Mutualité sociale agricole, faute d’API. À l’échelle européenne, un seul pays, la Roumanie, a accepté de transmettre de façon permanente ses données de TVA à des fins de recouvrement social. | Cour des comptes, avril 2026, p. 71 et note 82 |
| Déclaration sociale nominative (DSN) | Les inspecteurs du travail n’y ont accès que depuis 2025, via le portail VisuDSN déployé en priorité sur les contrats précaires. Dans le régime agricole, 25 bases DSN coexistent sans consultation croisée entre caisses. | Cour des comptes, avril 2026, encadré p. 72 |
| Échange de données DGFiP / Urssaf | La convention négociée en 2023-2024 a buté sur un applicatif écrit en PRO C, un langage de programmation datant de 1982, et sur la complexité applicative. Ces deux obstacles sont cités par le ministère lui-même. | Réponse ministérielle, question écrite du Sénat n° 02397, 27 mars 2025 |
| FICOBA (fichier national des comptes bancaires) | Huit organismes de sécurité sociale raccordés, sept autres ont engagé l’abonnement. Aucun bilan chiffré n’est disponible à ce stade. | Réponse ministérielle, question écrite du Sénat n° 02397, 27 mars 2025 |
Deux phrases qui résument le sujet
Sur le portail VisuDSN, la Cour des comptes écrit : « Les données du portail sont encore partielles et la fréquence d’actualisation des données est faible (décalage de plusieurs mois), ce qui limite fortement la capacité de ciblage et de contrôle des agents ».
Sur les rapprochements de fichiers bancaires, le ministère répond : « Ces rapprochements étant encore une pratique récente, il serait prématuré d’en dresser un bilan complet ». Autrement dit, l’efficacité du dispositif n’est à ce jour ni mesurée, ni infirmée.
La question écrite n° 02397 est celle de la sénatrice Nathalie Goulet, publiée avec sa réponse le 27 mars 2025. Elle est citée ici comme document parlementaire public, pas comme mise en cause.