Bouclier tarifaire : ce que les mesures énergie ont réellement coûté
71 719 M€ bruts, 36 398 M€ nets, plus de 41 450 M€ de dégradation du
solde budgétaire sur la seule année 2023, 26,3 Md€ selon la Commission de régulation de l’énergie.
Quatre chiffres circulent pour le même dispositif, tous exacts, aucun additionnable. Cette page dit ce que chacun
mesure, et ce que les mesures ont réellement produit.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
Trois mesures du même dispositif, et une règle
Les quelque 25 dispositifs regroupés sous le nom de bouclier tarifaire ont été chiffrés par la Cour des comptes dans son
rapport de mars 2024. Trois grandeurs en sortent, et la confusion entre elles explique l’essentiel des désaccords de
chiffres sur ce sujet.
Ce qui est effectivement décaissé, année par année
La règle à appliquer sans exception
Coût brut millésimé, besoin de financement net et dégradation annuelle du solde budgétaire sont
trois mesures de la même chose. Aucune ne s’additionne aux deux autres. Quiconque
annonce un total en cumulant deux de ces lignes produit un chiffre qui ne correspond à rien. La question à poser
devant un montant repris dans un débat n’est pas « est-il exact » mais « lequel des trois est-ce ».
Source : Cour des comptes, « Les mesures exceptionnelles de lutte contre la hausse des prix de l’énergie », mars 2024, tableau n° 3 et annexe n° 5. Nature : estimation pour les deux premières lignes, exécution constatée pour la troisième. Statut : constaté.
Le net, et pourquoi l’écart avec le brut n’est pas politique
Après prise en compte des recettes automatiques et des taxes créées pour l’occasion, le besoin de financement
net de l’État au titre des mesures énergie s’établit à 36 398 M€, contre
71 719 M€ bruts. Le détail de la déduction, tel que la Cour l’expose, part d’une base de
70 981 M€ de coût hors parts de TVA et effet TVA sur impôt sur les sociétés.
Contribution temporaire de solidarité, secteur pétrolier
-200 M€
Besoin de financement net
36 398 M€
Ventilation annuelle de ce net : -1 043 M€ en 2021, +14 931 M€ en 2022,
+23 084 M€ en 2023 et -573 M€ en 2024. Les soustractions du tableau comme la somme des
quatre années aboutissent au total à un ou deux millions d’euros près, écart qui tient aux arrondis de la source.
Le point essentiel, souvent inversé dans le débat
L’écart de 35 Md€ entre le brut et le net ne vient pas d’une décision politique de récupération. Il
vient très majoritairement d’un effet mécanique de la hausse des prix de gros, qui a fait chuter
d’elles-mêmes les charges de service public de l’énergie, à hauteur de 28 484 M€ sur les 35 Md€. Les taxes
explicitement créées pour capter les surprofits ne pèsent, elles, que 4 500 M€ au total. Présenter le passage du
brut au net comme le résultat d’un effort de récupération serait donc faux.
Source : Cour des comptes, mars 2024, tableau n° 3, synthèse des impacts budgétaires. Nature : estimation. Statut : constaté.
L’exécution budgétaire, décalée d’un an sur le choc de prix
La traduction de ces mesures dans le solde budgétaire de l’État ne coïncide pas avec le coût millésimé, et c’est normal :
les aides sont versées sur éléments déclaratifs traités a posteriori. Le décaissement suit donc le fait
générateur avec retard.
C’est ce décalage qui explique un fait souvent mal interprété : le pic budgétaire tombe en 2023 alors
que le choc de prix date de 2022. Une lecture rapide des comptes de l’État conclurait que la crise énergétique a coûté
le plus cher l’année où les prix refluaient. Ce n’est pas le cas : c’est l’année où l’État a payé ce qu’il devait au
titre de l’année précédente.
Source : Cour des comptes, mars 2024, annexe n° 5, synthèse provisoire des coûts budgétaires des mesures. Nature : montants effectivement décaissés au sens de l’exécution. Statut : constaté.
La taxe sur les surprofits a rapporté moins de la moitié de l’estimation initiale
La contribution sur les rentes infra-marginales (CRI), censée capter les surprofits des producteurs
d’électricité, a suivi une trajectoire de révisions à la baisse.
Rapport économique, social et financier annexé au PLF 2024
4,3 Md€ pour 2022-2023
Contribution temporaire de solidarité, secteur pétrolier
200 M€
Pourquoi le rendement s’est effondré
La Cour des comptes relève que la contribution repose en quasi-totalité sur les producteurs d’énergies
renouvelables, et non sur le nucléaire. Le seuil retenu pour le nucléaire, 90 €/MWh, se
situe environ 30 €/MWh au-dessus du coût comptable de production du parc, ce qui neutralise
l’essentiel de son rendement. Une taxe sur les surprofits dont le principal producteur est de fait exonéré par son
seuil ne peut pas rapporter ce qu’en attendait son annonce.
Source : Cour des comptes, mars 2024, chapitre II § IV-B-2, annexes n° 11 et n° 18. Nature : montants recouvrés. Statut : constaté.
Ce que les mesures ont réellement fait : répartir la charge, pas la réduire
C’est le constat le plus important du rapport, et le moins repris. La Cour des comptes établit que le total payé par les
clients finals et les contribuables pour l’approvisionnement en électricité a excédé de 37 Md€ les coûts de
production nationaux.
37 Md€ payés au-delà des coûts de production nationaux
environ 30 Md€ de marges bénéficiaires nettes captées sur le marché de gros en 2022-2023
environ 9 Md€ de coût net pour l’État sur la même période
Les mesures publiques n’ont donc pas fait disparaître la charge : elles ont réparti entre le consommateur et le
contribuable le coût d’une rémunération des acteurs du secteur bien au-delà de leurs coûts. Le bouclier a
déplacé qui paie, il n’a pas réduit ce qui est payé.
Réserve : ces montants ne s’additionnent pas non plus
Les 30 Md€ de marges et les 37 Md€ d’excédent ne sont pas deux montants distincts à
cumuler : le second est l’écart global entre ce qui a été payé et les coûts de production, le premier en décrit la
destination. Par ailleurs, les 9 Md€ de coût net pour l’État cités ici portent sur 2022-2023 et sur
le périmètre électricité de ce chapitre : ils ne sont pas substituables aux 36 398 M€ de besoin de financement net
exposés plus haut, qui couvrent l’ensemble des mesures énergie de 2021 à 2024.
Source : Cour des comptes, « Les mesures exceptionnelles de lutte contre la hausse des prix de l’énergie », mars 2024, synthèse et chapitre III. Nature : estimation. Statut : constaté.
Un quatrième chiffre circule, et il n’est pas comparable
La Commission de régulation de l’énergie avance un montant très repris dans la presse, et bien
inférieur à ceux de la Cour des comptes. La raison est simple : le périmètre n’est pas le même. La CRE ne retient que
les charges de service public de l’énergie, hors TICFE, hors carburants et hors chèques énergie.
Ligne CRE, 2022-2023
Montant
Charges brutes, électricité
21,5 Md€
Charges brutes, gaz
4,8 Md€
Total brut
26,3 Md€
Recettes tirées des énergies renouvelables, métropole continentale
-5,9 Md€
Total net
20,4 Md€
Ne jamais additionner ce chiffre aux précédents
Ces 26,3 Md€ bruts et 20,4 Md€ nets ne sont pas comparables aux 71 719 M€ bruts et 36 398 M€ nets
de la Cour des comptes, et ne doivent jamais leur être ajoutés : ils mesurent un sous-ensemble du
même dispositif. Un chiffre plus petit ne signifie pas ici qu’une source minore le coût, il signifie qu’elle compte
moins de choses.
Pour situer la sortie de crise, la même série donne des charges de service public de l’énergie de
4,2 Md€ en 2024 et 8,9 Md€ en 2025.
Source : CRE, communiqué de presse « Charges de service public de l’énergie », 23 juillet 2024. Nature : estimation. Statut : constaté.
Le ciblage, et la responsabilité politique
Sur la question de savoir qui a bénéficié de ces montants, la Cour des comptes est explicite :
90 % des masses financières des mesures énergie n’étaient pas ciblées selon les revenus,
et 60 % allaient aux ménages sans condition de ressources.
90 % des masses non ciblées selon les revenus
60 % aux ménages sans condition de ressources
environ 25 dispositifs décidés et prolongés
Ce choix est à l’opposé du consensus des institutions économiques : le Conseil d’analyse économique, l’OCDE et le FMI
recommandaient un soutien ciblé. Le Conseil de l’Union européenne avait par ailleurs recommandé à la
France, en mai 2023, d’éliminer ces mesures d’ici la fin 2023, et la France a maintenu un niveau élevé
de soutien en 2023 alors que l’inflation refluait.
Qui a décidé, et comment le dire
Ces quelque 25 dispositifs ont été décidés et prolongés sous la responsabilité des gouvernements Castex puis
Borne, avec Bruno Le Maire au ministère de l’Économie. Ce sont des décisions publiques et
opposables, et elles s’énoncent comme telles, sans procès d’intention : un soutien non ciblé se met en place
beaucoup plus vite qu’un soutien ciblé, ce qui était un argument défendable dans l’urgence de 2022. La critique de
la Cour porte moins sur la décision initiale que sur son maintien en 2023, quand l’urgence était
passée et que la recommandation européenne demandait l’inverse.
Sources : Cour des comptes, mars 2024, synthèse et chapitre III § I ; Conseil de l’Union européenne, recommandation à la France sur son programme national de réforme, mai 2023. Statut : constaté.
Combien a coûté le bouclier tarifaire à la France ?
La Cour des comptes retient 71 719 M€ de coût brut pour l’ensemble des mesures énergie de 2021 à 2024, et
36 398 M€ de besoin de financement net une fois déduites les recettes automatiques et les taxes créées à
cette occasion. Ces deux chiffres mesurent la même chose à deux stades différents et ne s’additionnent pas.
Un troisième chiffre, la dégradation du solde budgétaire annuel, ne coïncide avec aucun des deux.
Pourquoi trouve-t-on 72 Md€, 36 Md€ et 26 Md€ pour le même bouclier tarifaire ?
Parce que ce sont trois mesures différentes du même dispositif. Les 71,7 Md€ sont le coût brut millésimé de
la Cour des comptes, les 36,4 Md€ le besoin de financement net après recettes, et les 26,3 Md€ de la
Commission de régulation de l’énergie portent sur un périmètre plus étroit, les seules charges de service
public de l’énergie, hors TICFE, hors carburants et hors chèques énergie. Aucun de ces montants ne doit être
additionné aux autres.
La taxe sur les surprofits de l’énergie a-t-elle rapporté ce qui était annoncé ?
Non. La contribution sur les rentes infra-marginales était estimée à 8,8 Md€ en novembre 2022, ramenée à
4,1 Md€ en mai 2023, puis inscrite à 4,3 Md€ pour 2022-2023, soit moins de la moitié de l’estimation
initiale. La contribution temporaire de solidarité sur le secteur pétrolier n’a rapporté que 200 M€. La Cour
des comptes relève que la contribution repose en quasi-totalité sur les producteurs d’énergies
renouvelables, le seuil de 90 €/MWh retenu pour le nucléaire neutralisant l’essentiel de son rendement.
Le bouclier tarifaire a-t-il fait baisser la facture énergétique de la France ?
Non, il l’a répartie autrement. La Cour des comptes établit que le total payé par les clients finals et les
contribuables pour l’approvisionnement en électricité a excédé de 37 Md€ les coûts de production nationaux,
et qu’environ 30 Md€ de marges bénéficiaires nettes ont été captées par les acteurs du marché de gros sur
2022-2023. Les mesures publiques n’ont pas fait disparaître la charge : elles ont réparti entre le
consommateur et le contribuable le coût d’une rémunération des acteurs du secteur bien au-delà de leurs
coûts.
Pourquoi le coût budgétaire du bouclier tarifaire est-il maximal en 2023 ?
Parce que les aides sont versées sur éléments déclaratifs traités a posteriori, ce qui décale le décaissement
par rapport au choc de prix. La dégradation du solde budgétaire de l’État atteint 363 M€ en 2021, 17 202 M€
en 2022, plus de 41 450 M€ en 2023 et plus de 9 050 M€ en 2024, alors que la flambée des prix de gros date
de 2022. Exécution budgétaire et coût millésimé sont deux mesures distinctes de la même dépense.
Le bouclier tarifaire était-il ciblé sur les ménages modestes ?
Non. La Cour des comptes relève que 90 % des masses financières des mesures énergie n’étaient pas ciblées
selon les revenus et que 60 % allaient aux ménages sans condition de ressources, à l’opposé de ce que
recommandaient le Conseil d’analyse économique, l’OCDE et le FMI. Le Conseil de l’Union européenne avait
recommandé à la France, en mai 2023, d’éliminer ces mesures d’ici la fin 2023 ; le soutien est resté élevé
en 2023 alors que l’inflation refluait.
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