Le déficit public 2023 s’est établi à 5,5 % du PIB quand trois textes votés en novembre et
décembre 2023 retenaient encore 4,9 %.
Cette page reconstitue, sur les seuls rapports publics du
Sénat, de l’Assemblée nationale et de l’Inspection générale des finances, ce qui a été écrit, quand et par qui,
puis expose les trois lectures officielles opposées qui en ont été tirées. Elle n’en arbitre
aucune.
L’écart entre ce qui a été voté et ce qui a été exécuté
Le point de départ est un fait comptable, constaté et non discuté. Trois textes adoptés en
novembre et décembre 2023, la loi de programmation des finances publiques 2023-2027, la loi de finances de fin de
gestion pour 2023 et la loi de finances initiale pour 2024, retenaient un déficit public de 4,9 % du PIB pour
l’année 2023. L’exécution a donné 5,5 % du PIB, soit 154 Md€.
L’ampleur de l’écart 2023 mérite d’être située : 0,6 point de PIB entre la dernière prévision
votée et l’exécution n’avait été observé qu’une seule fois en vingt-cinq ans, en 2008. Ce n’est
donc pas la fourchette d’incertitude habituelle d’un budget, c’est un cas rare.
Ces montants de moins-values ne s’additionnent pas
Les 20,7 Md€ de 2023 et les 40,1 Md€ de 2024 mesurent deux exercices, mais pas deux manques indépendants.
Le projet de loi de finances de fin de gestion pour 2024 retient 41,5 Md€ d’écart de
recettes par rapport au projet de loi de finances pour 2024, dont 22,6 Md€ de simple effet de
base hérité de 2023 : une assiette 2023 plus faible que prévu abaisse mécaniquement le point de
départ de 2024, sans nouvelle dégradation. Les additionner reviendrait à compter deux fois le même
décrochage. C’est la raison pour laquelle aucun total consolidé ne figure sur cette page.
Sources : Assemblée nationale, rapport n° 1274, 9 avril 2025 ; Sénat, rapport n° 685 (2023-2024), 12 juin 2024. Voir aussi les archives dette 2023 et dette 2024.
L’explication la plus répandue, une croissance plus faible que prévu, ne résiste pas aux chiffres. La croissance
2023 s’est établie à 0,9 % contre 1 % retenu en prévision : un dixième de
point, sans commune mesure avec l’écart de déficit constaté. Le facteur déterminant est ailleurs, dans
l’élasticité des prélèvements obligatoires au PIB.
Cette grandeur est le rapport entre la croissance des prélèvements obligatoires et celle du PIB en valeur. Une
élasticité de 1 signifie que les recettes progressent exactement au même rythme que l’activité. Sur longue
période, la moyenne française en est proche. Les prévisions de 2023 retenaient 0,6, déjà
prudent. L’exécution a donné 0,42.
Ce point technique est le nœud de tout le débat qui suit. Une élasticité est
estimée en prévision et constatée après coup : elle n’est jamais connue au
moment où le budget se vote. Deux conclusions opposées peuvent donc en être tirées de bonne foi. Soit son
décrochage précoce était un signal qu’il fallait répercuter dans les textes en discussion, soit il relevait
d’une volatilité infra-annuelle qui ne se confirme qu’en fin d’exercice. Les rapports cités plus bas
retiennent l’une ou l’autre de ces lectures.
La chronologie des notes administratives
La chronologie ci-dessous est constatée : elle repose sur des documents obtenus par la
commission des finances du Sénat dans le cadre d’un contrôle sur pièces et sur place, et reproduits dans le
rapport n° 685 (2023-2024) du rapporteur général Jean-François Husson, « Dégradation des finances publiques :
entre pari et déni », publié le 12 juin 2024, partie 2 II.B. Les dates, destinataires et montants sont établis.
Leur interprétation ne l’est pas.
Impôt sur le revenu en retrait de 0,8 Md€ sur le seul mois de septembre, pour des moins-values cumulées de 0,7 Md€. TVA en retrait de 0,4 Md€ en comptabilité nationale. Nature : constats d’encaissements mensuels, donc partiels.
27 novembre 2023
Une note « très signalée » et une annotation manuscrite
TVA en retrait de 1,1 Md€ en comptabilité budgétaire et de 1,2 Md€ en comptabilité nationale sur le mois d’octobre. Le directeur général des finances publiques y porte l’annotation manuscrite « Ce n’est pas une bonne nouvelle ». Le niveau de signalement de la note est lui-même un fait établi par le Sénat.
Troisième document de la séquence, entre les constats d’encaissement d’octobre et novembre et la révision d’ensemble du 7 décembre.
7 décembre 2023
Une révision d’ensemble : déficit 2023 estimé à 5,2 % du PIB
Note conjointe de la direction générale du Trésor et de la direction du budget. Prélèvements obligatoires révisés de 6,2 Md€ à la baisse : cotisations et recettes assises sur les revenus du capital pour 2,7 Md€, TVA pour 1,8 Md€, taxe sur les salaires pour 0,6 Md€, impôt sur le revenu pour 0,5 Md€, droits de mutation à titre onéreux pour 0,2 Md€, et droits de mutation à titre gratuit en hausse de 1,4 Md€. Masse salariale ramenée de +6,3 % à +5,9 %, soit 1,7 Md€ de moins. Dépenses relevées de 3 Md€. Nature : estimé.
13 décembre 2023
Note des ministres à la Première ministre
Les ministres chargés de l’économie et des comptes publics écrivent qu’une partie des moins-values de 2023 « aura[it] une répercussion sur 2024 également » et demandent de « partager largement le caractère critique de notre situation budgétaire ». Deux mesures sont proposées puis écartées : une hausse anticipée des tarifs d’accise sur l’électricité, environ 900 M€, et une mesure transverse de 600 M€, soit environ 1,5 Md€ au total, l’équivalent de 0,05 % du PIB.
16 février 2024
Note du directeur général du Trésor sur l’exercice 2024
Déficit 2024 estimé à 5,7 % du PIB à politique inchangée, avec environ 30 Md€ d’économies nécessaires pour tenir la cible de 4,4 % inscrite en loi de finances initiale. Cette note n’a pas été transmise au Sénat, qui l’avait demandée le 28 février 2024 au titre de l’article 57 de la LOLF.
Une note interne n’est pas un compte définitif
La note du 7 décembre 2023 porte une estimation à 5,2 %. L’exécution a finalement donné
5,5 %. Ces deux chiffres ne sont pas de même nature : l’un est une projection
administrative en cours d’exercice, l’autre un compte arrêté. Le rapprochement fait par les rapports publics
porte donc sur la question de l’écart au chiffre voté, 4,9 %, et non sur la précision de la note.
Sur ce dernier point, la note interne était plus proche du réalisé que le texte soumis au Parlement.
Les décisions et les suites données
Décembre 2023 : le chiffre voté n’est pas actualisé
Les 11 et 14 décembre 2023, deux amendements de coordination aux articles liminaire et d’équilibre du projet de
loi de finances pour 2024, numérotés 753 et 754, maintiennent la prévision de 4,9 % pour 2023,
sept jours après la note interne évaluant ce déficit à 5,2 %. Le texte est adopté le
14 décembre par engagement de responsabilité au titre de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution.
Le Sénat établit qu’une actualisation en cours de navette était matériellement possible, et documente trois
précédents : le 30 novembre 2023 au Sénat même, par l’amendement n° I-2300, le
17 décembre 2018 et le 18 décembre 2022. Ce constat de faisabilité est établi ;
il ne dit pas, à lui seul, qu’une actualisation s’imposait.
Février 2024 : un décret d’annulation en une semaine
Annulations de crédits : montants et missions
Élément
Valeur
Statut
Crédits annulés par le décret n° 2024-124 du 21 février 2024
10,2 Md€
Constaté, chiffrage Cour des comptes, juillet 2024, note 45
Plafond réglementaire d’annulation par décret
1,5 % des crédits ouverts, soit environ 12,5 Md€
Constaté
Crédits 2023 non consommés et reportés sur 2024
16 Md€
Constaté, Sénat
Surgel de crédits porté en juillet 2024
16,5 Md€
Constaté, Sénat
Le Sénat relève les conditions d’élaboration de ce décret : décision le 13 février, texte
élaboré en une semaine sans concertation, transmission au Sénat la veille de sa publication. Le
montant retenu, 10,2 Md€, reste en deçà du plafond de 12,5 Md€ que le pouvoir réglementaire ne peut pas
dépasser seul.
Premier semestre 2024 : pas de loi de finances rectificative
Aucun projet de loi de finances rectificative n’est déposé au premier semestre 2024. L’enjeu est concret et de
deux ordres : seule une loi de finances rectificative permettait d’annuler des crédits au-delà de
12,5 Md€, et de prendre des mesures en recettes produisant un effet dès 2024. Le
Premier ministre d’alors a invoqué l’encombrement de l’ordre du jour parlementaire. Le Sénat conteste ce motif et
parle de « calculs à courte vue ».
Trois lectures officielles opposées
À partir des mêmes pièces, trois institutions publiques ont conclu différemment, et l’une d’entre elles a produit
deux conclusions dans un seul rapport. Ce désaccord entre sources officielles est en soi une information : il
signifie qu’aucune version ne peut être présentée comme la conclusion des enquêtes. Le statut de cette
section est donc contesté, et cette page n’arbitre pas.
Conclusions officielles : auteurs et millésimes
Source et millésime
Conclusion retenue
Sénat, rapport n° 153 (2024-2025), 19 novembre 2024
« Irresponsabilité budgétaire assumée » et non-information du Parlement. Le rapport qualifie de « double discours » et de « factuellement faux » des déclarations ministérielles des 28 et 30 mai puis du 7 novembre 2024.
Assemblée nationale, commission des finances dotée des prérogatives d’une commission d’enquête, rapport n° 1274 du 9 avril 2025, président Éric Coquerel, premier rapporteur Éric Ciotti
Information dissimulée « partiellement à partir de décembre 2023 et complètement à partir de mi-février 2024 ».
Assemblée nationale, même rapport n° 1274, second rapporteur Mathieu Lefèvre
« Défaillance technique » des administrations centrales, avec une erreur d’évaluation de plus de 50 Md€ sur les recettes entre 2023 et 2024, ce qui exclut selon lui la responsabilité du Gouvernement.
Inspection générale des finances, rapport n° 2024-M-028-04, juillet 2024
Les écarts identifiés en novembre et décembre 2023 « ne justifiaient pas de modifier les prévisions de recettes au cours de l’examen parlementaire ». Les facteurs internes à l’administration représentent 20 % de l’écart, soit environ 4,6 Md€ sur 21 Md€ en 2023.
Ce qui est établi, ce qui ne l’est pas
Établi sur pièces : les dates des notes, leurs destinataires, les montants qu’elles portent,
le contenu des amendements des 11 et 14 décembre 2023, le montant du décret du 21 février 2024, l’absence de
loi de finances rectificative au premier semestre 2024, et la non-transmission au Sénat de la note du
16 février 2024.
Contesté : ce qu’il fallait conclure de ces pièces, si le droit budgétaire obligeait à
réviser les textes en cours de navette, et la qualification des faits. Aucune de ces qualifications, y
compris celles employant les termes de dissimulation, de déni ou de défaillance, n’est reprise ici comme un
constat du site.
Le chiffre de « plus de 50 Md€ » demande une précaution
Ce montant, avancé par l’un des deux rapporteurs de l’Assemblée nationale, agrège l’erreur d’évaluation des
recettes sur deux exercices, 2023 et 2024. Il ne se compare donc pas directement aux
20,7 Md€ et 40,1 Md€ cités plus haut, ni à l’écart de 21 Md€ retenu par l’IGF pour la seule année 2023, dont
l’IGF impute environ 4,6 Md€ à des facteurs internes. Ce sont des périmètres et des définitions distincts,
portés par des auteurs qui n’en tirent pas les mêmes conclusions.
Cette séquence est aussi un cas d’école sur les limites du droit budgétaire français, sujet traité plus largement
sur la page droit budgétaire et dette. Quatre règles ont été mobilisées ou
invoquées.
Règles budgétaires : obligations et faits observés
Règle
Ce qu’elle impose
Ce qui s’est passé
Article 57 de la LOLF
Pouvoirs de contrôle sur pièces et sur place des commissions des finances, et communication des documents demandés
La note du 16 février 2024, demandée le 28 février 2024 sur ce fondement, n’a pas été transmise au Sénat
Plafond réglementaire d’annulation de crédits
1,5 % des crédits ouverts, soit environ 12,5 Md€ en 2024, au-delà desquels une loi de finances est nécessaire
Le décret du 21 février 2024 annule 10,2 Md€, en deçà du plafond
Décision du Conseil constitutionnel n° 2023-862 DC du 28 décembre 2023
Rappelle qu’un projet de loi de finances rectificative s’impose si les grandes lignes de l’équilibre budgétaire sont modifiées
Aucun projet de loi de finances rectificative n’est déposé au premier semestre 2024
Pratique de l’actualisation en cours de navette
Aucune obligation, mais des précédents documentés en 2018, en 2022 et au Sénat le 30 novembre 2023
Les amendements des 11 et 14 décembre 2023 maintiennent la prévision de 4,9 %
La mécanique institutionnelle qui ressort de ce tableau tient en une phrase : l’appréciation du
moment où l’équilibre est « modifié dans ses grandes lignes », et donc du déclenchement d’une loi de finances
rectificative, appartient au Gouvernement. Le Parlement dispose d’un pouvoir de contrôle, mais il s’exerce après
coup et, dans le cas de la note du 16 février 2024, il n’a pas obtenu la pièce demandée. C’est cette asymétrie de
calendrier, davantage qu’une lacune de règles écrites, que les quatre documents cités décrivent, avec des
conclusions opposées sur ce qu’il faudrait en faire.
Pourquoi le déficit public de 2023 a-t-il atteint 5,5 % du PIB au lieu de 4,9 % ?
La cause identifiée par les rapports publics n’est pas la croissance, qui s’est établie à 0,9 %
contre 1 % prévu, mais l’élasticité des prélèvements obligatoires au PIB : 0,42 réalisée contre 0,6
retenue en prévision, pour une moyenne de longue période proche de 1. Autrement dit, les recettes ont
beaucoup moins progressé que l’activité. L’écart de 0,6 point entre prévision votée et exécution n’avait
été observé qu’une seule fois en vingt-cinq ans, en 2008.
Le Gouvernement savait-il avant le vote du budget 2024 ?
Ce qui est établi sur pièces par le Sénat, ce sont les documents et leurs dates : notes de la DGFiP
des 30 octobre, 27 novembre et 1er décembre 2023, note conjointe du Trésor et de la direction du
budget du 7 décembre 2023 estimant le déficit 2023 à 5,2 % du PIB, note des ministres chargés de
l’économie et des comptes publics à la Première ministre le 13 décembre 2023. Ce qui est contesté,
c’est ce qu’il fallait en conclure : trois rapports publics en tirent des lectures opposées, exposées
plus haut sans arbitrage.
Qu’est-ce que l’élasticité des prélèvements obligatoires au PIB ?
C’est le rapport entre la croissance des prélèvements obligatoires et celle du PIB en valeur. Une
élasticité de 1 signifie que les recettes progressent au même rythme que l’activité. En 2023, elle est
ressortie à 0,42 contre 0,6 en prévision : à croissance quasi conforme, les recettes ont manqué. Cette
grandeur est estimée au moment du vote et seulement constatée après coup, ce qui en fait le principal
facteur d’erreur des budgets.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu de loi de finances rectificative au premier semestre 2024 ?
Le Premier ministre d’alors a invoqué l’encombrement de l’ordre du jour parlementaire. Le Sénat
conteste ce motif et parle de « calculs à courte vue ». L’enjeu juridique est concret : seule une loi
de finances rectificative permettait d’annuler des crédits au-delà du plafond réglementaire de 1,5 %
des crédits ouverts et de prendre des mesures en recettes produisant un effet dès 2024. Le Conseil
constitutionnel avait rappelé, dans sa décision n° 2023-862 DC du 28 décembre 2023, qu’un tel texte
s’impose si les grandes lignes de l’équilibre sont modifiées.
Combien le décret d’annulation de février 2024 a-t-il annulé de crédits ?
10,2 Md€, selon le chiffrage de la Cour des comptes de juillet 2024, par le décret n° 2024-124 du
21 février 2024. Le plafond réglementaire au-delà duquel une loi de finances devient nécessaire
s’établissait à 1,5 % des crédits ouverts, soit environ 12,5 Md€. Le Sénat relève par ailleurs que
16 Md€ de crédits non consommés en 2023 avaient été reportés sur 2024, et qu’un surgel a été porté à
16,5 Md€ en juillet 2024.
Les rapports d’enquête concluent-ils tous la même chose ?
Non, et c’est l’information principale. Le Sénat conclut à une « irresponsabilité budgétaire assumée »
et à une non-information du Parlement. À l’Assemblée nationale, les deux rapporteurs du même rapport
n° 1274 concluent différemment, l’un à une information dissimulée à partir de décembre 2023, l’autre à
une défaillance technique des administrations centrales. L’IGF estime pour sa part que les écarts
identifiés fin 2023 ne justifiaient pas de modifier les prévisions en cours d’examen parlementaire.
Ce désaccord entre sources officielles interdit de présenter une version comme établie.
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