Ententes dans les marchés publics : ce que l’on sait vraiment du surcoût
En cinq ans, l’Autorité de la concurrence a rendu 9 décisions sur des ententes dans des marchés publics,
pour environ 33 M€ d’amendes, face à plus de 170 Md€ de commande publique recensée
chaque année. Il n’existe aucun chiffrage national du surcoût. Cette page dit ce qui est mesuré,
cas par cas, et pourquoi le reste ne l’est pas.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
9 décisions, 33 M€ : le seul chiffrage d’ensemble tient en une ligne
Devant la commission d’enquête du Sénat sur les coûts et les modalités effectifs de la commande publique, le président
de l’Autorité de la concurrence a livré le seul bilan chiffré disponible : sur les cinq dernières années,
l’Autorité n’a rendu que 9 décisions relatives à des ententes dans des marchés publics, soit
7 sanctions et 2 non-lieux, pour environ 33 M€ d’amendes cumulées. Ce bilan porte
sur la période 2020-2025 (audition du 29 avril 2025, reprise dans le rapport n° 830 du Sénat du 8 juillet 2025, p. 79).
En face, le même rapport recense plus de 170 Md€ de commande publique par an, au millésime 2023.
Ce que ce rapprochement dit, et ce qu’il ne dit pas
Il dit que la répression est d’une ampleur sans commune mesure avec la taille du marché. Il ne dit
pas quelle part de la commande publique est faussée par des ententes : 33 M€ d’amendes ne sont ni
une estimation du surcoût, ni une mesure de la fraude. C’est un montant détecté et sanctionné,
rien de plus. Un chiffre faible peut signaler peu d’ententes comme peu de moyens de détection, et les deux lectures
sont défendables en l’état des données.
Sur l’année 2025, l’Autorité de la concurrence a prononcé 379,255 M€ d’amendes dans
9 décisions contentieuses, 5 avec amende et 4 sans, et aucune ne sanctionne une
entente sur des marchés publics de métropole. Les principales décisions concernent Apple (150 M€, n° 25-D-02),
TotalEnergies sur les carburants en Corse (187,49 M€, n° 25-D-07), des accords de non-débauchage (29,5 M€,
n° 25-D-03), le groupe Parfait (7,6 M€, n° 25-D-05) et Doctolib (4,665 M€, n° 25-D-06). Les quatre dossiers de
commande publique et de services publics annoncés pour 2026 sont tous ultramarins : travaux publics à
Wallis-et-Futuna, services portuaires au port de Longoni à Mayotte, distribution de câbles énergie outre-mer,
déchets médicaux à La Réunion. Pour situer l’échelle : 1,4 Md€ d’amendes toutes pratiques
confondues en 2024, plus de 8,8 Md€ sur 2014-2025.
Comment lire une année à zéro
Une année sans décision d’entente sur des marchés publics de métropole ne dit pas qu’il n’y en a pas eu : elle
dit qu’aucune procédure n’a abouti cette année-là. Les instructions durent plusieurs années, et
les décisions citées plus bas sur cette page portent sur des faits vieux de dix à trente ans. Ces montants restent
par ailleurs des amendes prononcées, donc détectées et sanctionnées : ils ne mesurent aucun
surcoût.
Source : Autorité de la concurrence, communiqué « 2025 : une année d’action pour l’Autorité de la concurrence » et page Chiffres clés, millésime 2026.
Les 22,2 Md€ de « bénéfice pour l’économie » : un chiffre à manier avec précaution
L’Autorité de la concurrence chiffre le bénéfice de son action pour l’économie à 22,2 Md€ sur 2011-2024,
en cumulant les amendes prononcées et les surcoûts évités, selon une méthodologie recommandée par l’OCDE
(« Évaluer l’impact des activités des autorités de concurrence », 2025). Une évaluation antérieure portant sur dix ans
donnait 14 Md€, dont 4,5 Md€ d’amendes et 9,5 Md€ de surcoûts évités. Repère de taille : le budget de l’Autorité est de
26,2 M€ pour 206 agents.
Statut de ce constat : contesté
Trois réserves à publier avec le chiffre. D’abord il additionne deux natures différentes, un montant
sanctionné et un montant estimé de surcoût évité : c’est exactement l’opération que ce site refuse par principe.
Ensuite il n’est ventilé par aucun type de pratique : rien n’en permet d’isoler la part revenant à
la commande publique, qui est le sujet de cette page. Enfin il est produit par l’institution qu’il
évalue. Il est reproduit ici parce qu’il circule, pas parce qu’il répondrait à la question du surcoût des
ententes.
Source : Autorité de la concurrence, page Chiffres clés, millésime 2026.
La part de la commande publique dans l’activité de détection d’indices de pratiques anticoncurrentielles de la DGCCRF
est passée de 33 % en 2020 à 42,3 % en 2024, soit près de dix points de plus en quatre ans
(DGCCRF, audition du 3 juin 2025, reprise dans le rapport n° 830 du Sénat du 8 juillet 2025, p. 74).
Limite à garder en tête : une part croissante de la détection ne dit pas si les ententes se
multiplient ou si l’administration regarde davantage de ce côté. Cet indicateur mesure une orientation de moyens,
pas un phénomène économique.
Un seuil pénal manqué d’un an, et ce qu’il interdit
L’article L. 420-6 du code de commerce punit le délit de pratique anticoncurrentielle de
4 ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende pour une personne physique. Or les
articles 706-1-2 et 706-95 du code de procédure pénale réservent les interceptions téléphoniques en
enquête préliminaire aux délits punis d’au moins 5 ans. Interrogée par la commission d’enquête du
Sénat, la DGCCRF écrit que le délit d’entente est désormais le seul pour la poursuite duquel le procureur de la
République ne peut ordonner de tels actes d’enquête. Or une entente se prouve d’abord par des échanges entre
concurrents.
Ce que ce fait établit, et ce qu’il n’établit pas
C’est un fait institutionnel, pas une explication chiffrée. Aucune source ne quantifie ce que ce
seuil fait perdre en détection, et rien ne permet d’affirmer que le relever produirait mécaniquement des amendes
supplémentaires. Le constat est simplement qu’un délit dont la preuve repose sur des échanges est poursuivi sans
l’outil d’enquête qui capte les échanges.
Source : Sénat, rapport n° 830 (2024-2025), p. 76, réponses écrites de la DGCCRF au questionnaire de la commission d’enquête.
Ce que deviennent les enquêtes : surtout des classements
Le tableau transmis par la DGCCRF à la commission d’enquête sénatoriale montre le sort réservé à ses propres rapports
d’enquête en matière de commande publique (rapport n° 830 du Sénat, 8 juillet 2025, p. 75). Deux évolutions sautent aux yeux : les classements dominent, et les
signalements au parquet au titre de l’article 40 du code de procédure pénale se sont éteints.
Suite donnée
2020
2021
2022
2023
2024
Article 40 du CPP (signalement au parquet)
8
8
1
1
0
Saisines de l’Autorité de la concurrence
1
5
1
4
5
Transactions et injonctions
2
5
10
14
4
Classements
14
29
25
42
7
Total des suites
33
73
44
65
26
Précision d’honnêteté : les quatre catégories reproduites ici ne recomposent pas le total publié par le Sénat, qui
comprend d’autres suites non détaillées dans le tableau source. Nous reprenons les lignes telles que publiées plutôt
que de forcer une addition qui n’a pas de sens.
Une sanction plafonnée à l’envers
La transaction que la DGCCRF peut proposer à une entreprise ayant commis une pratique anticoncurrentielle est encadrée
par l’article L. 464-9 du code de commerce. Elle est plafonnée au plus bas des deux
montants suivants : 150 000 € ou 5 % du dernier chiffre d’affaires réalisé en France.
Le plafond joue donc à l’envers de l’intuition : plus l’entreprise est grande, plus le plafond de 150 000 € devient
dérisoire. Une PME dont 5 % du chiffre d’affaires est inférieur à 150 000 € sera sanctionnée proportionnellement à
sa taille, un grand groupe le sera à 150 000 €. Le chef de service de la DGCCRF a qualifié ce plafond d’inadapté
devant le Sénat le 3 juin 2025, et la recommandation n° 2 du rapport propose de le supprimer
(rapport n° 830, 8 juillet 2025, p. 75-76).
Les entreprises citées ci-dessous le sont sur la base de décisions publiques et opposables du Conseil
puis de l’Autorité de la concurrence, seule condition qui autorise à nommer. Les montants indiqués sont des
amendes prononcées : ils ne mesurent ni le surcoût supporté par l’acheteur public, ni les sommes
finalement encaissées après recours.
Signalisation routière verticale : neuf ans, 87 à 92 % du marché
Huit entreprises se sont réparti la quasi-totalité du marché français de la signalisation routière verticale de
1997 à mars 2006, avec une part de marché cumulée de 87 à 92 %, sur un marché annuel
estimé à 280 à 300 M€ (350 à 400 M€ selon le président de la société SES). Le cartel se réunissait sous couvert de
l’assemblée générale annuelle du syndicat professionnel, et a été pris lors d’une perquisition au restaurant
Le Pré Catelan, au bois de Boulogne, le 14 mars 2006
(Autorité de la concurrence, décision n° 10-D-39 du 22 décembre 2010).
Lycées d’Île-de-France : 88 marchés et un assistant du maître d’ouvrage
Quatorze entreprises de bâtiment et travaux publics se sont réparti 88 marchés publics de rénovation
des lycées franciliens de 1989 à 1996. La particularité de cette affaire est la participation de
l’assistant du maître d’ouvrage, la société Patrimoine Ingénierie, qui transmettait à l’avance les opérations à venir
et faisait respecter une clé de répartition d’un tiers pour les PME et deux tiers pour les grands groupes
(Conseil de la concurrence, décision n° 07-D-15 du 9 mai 2007).
47,3 M€ d’amendes sur 12 sociétés
environ 1,52 Md€ de marchés cartellisés
amendes = 3,1 % des marchés cartellisés
Les 10 milliards de francs de marchés cartellisés s’inscrivaient dans un programme total de 23,3 milliards de francs.
Le rapport entre l’amende et la valeur des marchés faussés, 3,1 %, donne une idée utile de l’échelle
des sanctions dans ce type d’affaire. Détail des amendes : Bouygues Bâtiment Île-de-France 20,765 M€, Brézillon 13,338 M€,
Spie-SCGPM 7,341 M€, Bouygues SA 3,213 M€, Spie SA 1,078 M€, Eiffage Construction 0,5275 M€, Sicra 0,5163 M€,
Vinci Construction 0,2702 M€, Gespace 0,2421 M€, CBC 0,0092 M€, Fougerolle 0,0076 M€, Nord France Boutonnat 0,0063 M€.
Enrobés de Seine-Maritime : une clé de répartition tenue à jour
Sur l’épandage des enrobés bitumineux des routes départementales de Seine-Maritime, une clé de répartition en tonnage,
tenue à jour sur des tableaux saisis lors des investigations, a figé le marché du conseil général du
14 mars 1991 à courant 1998 (Conseil de la concurrence, décision n° 05-D-69 du 15 décembre 2005).
Amendes prononcées : 33,66 M€ au total, dont Colas Île-de-France Normandie 21 M€,
Gagneraud Construction 6,5 M€, Le Foll TP 2,9 M€, Eurovia Haute-Normandie 2,8 M€, Appia Haute-Normandie 0,4 M€
et Buquet 0,06 M€.
Démantèlement nucléaire de Marcoule : révélée par un repenti
Six sociétés ont échangé des informations et se sont réparti 11 appels d’offres du Commissariat à
l’énergie atomique portant sur le démantèlement du site de Marcoule, soit un accord-cadre de janvier 2015 et
10 consultations. Le point décisif : ce cartel n’a été révélé que parce que l’un de ses membres s’est
dénoncé, et a obtenu en échange une exonération totale d’amende
(Autorité de la concurrence, décision n° 23-D-08 du 7 septembre 2023).
Entreprise
Amende
Nuvia (groupe Vinci)
13 911 000 €
ENDEL (ex-Engie)
11 056 000 €
Bouygues Construction Expertises Nucléaires
6 242 000 €
SNEF
20 000 €
SPIE Nucléaire
10 000 €
Groupe ONET
0 € (clémence totale)
Total
31 239 000 €
Déchets en Haute-Savoie : le même délit, une sanction huit fois plus lourde en proportion
Quatre sociétés ont faussé 13 marchés publics de collecte et de gestion des déchets d’une commune et
de cinq intercommunalités de Haute-Savoie, de 2010 à 2016, par échange d’informations et offres de
couverture. Les marchés et lots concernés représentent environ 6 M€
(Autorité de la concurrence, décision n° 22-D-08 du 3 mars 2022).
Entreprise
Amende
Ortec
950 000 €
Excoffier Recyclage
410 000 €
TREDI (groupe Séché Environnement)
80 000 €
Trigenium
60 000 €
Total
1 500 000 €
Pourquoi ce cas figure ici : le ratio, pas le montant
L’amende pèse ici environ un quart de la valeur des marchés concernés, contre
3,1 % dans l’affaire des lycées d’Île-de-France exposée plus haut (47,3 M€ d’amendes pour environ
1,52 Md€ de marchés cartellisés). Un facteur huit sépare ces deux dossiers. Le niveau de sanction
ne se déduit donc pas de la gravité apparente des faits : il dépend du chiffre d’affaires des entreprises
sanctionnées et de la durée retenue. C’est une raison de plus pour ne jamais lire un montant d’amende comme une
mesure du dommage causé.
Ces montants sont des amendes prononcées, donc détectées et sanctionnées. Ils ne mesurent pas le surcoût supporté par les collectivités concernées. Statut : constaté. Entités nommées sur décision publique et opposable.
Les deux mesures directes du surcoût dont dispose la France
C’est le cœur du sujet, et il faut distinguer deux choses que l’on confond souvent. La France dispose d’un
surcoût observé, lu dans des prix effectivement payés avant et après une entente, et d’un surcoût
réparé, arrêté par un juge et mis à la charge des entreprises. Ce sont deux grandeurs différentes,
et elles ne s’additionnent pas.
Le surcoût observé : les enrobés de Seine-Maritime
Cette mesure ne vient pas d’un modèle mais d’un constat. Après le rapport de la DGCCRF du
6 juin 1998 et la rupture de l’entente des enrobés de Seine-Maritime, le conseil général a relancé ses
consultations. Les prix ont chuté immédiatement et durablement, lot par lot, et le Conseil de la concurrence a
enregistré ces baisses dans sa décision (décision n° 05-D-69 du 15 décembre 2005, paragraphes 32 à 36).
Consultation
Baisse constatée
Référence de comparaison
Novembre 1998
environ 30 % en moyenne (lots 1, 4 et 5), 9,3 % (lot 2), 16,7 % (lot 6)
Cumulées, ces baisses successives représentent de l’ordre de 25 % à 40 % par lot. C’est
l’observation de prix la plus solide dont dispose la France sur ce sujet, parce qu’elle repose sur des prix
effectivement payés avant et après, et non sur une extrapolation. Elle reste une observation :
aucune somme n’a été réclamée ni versée sur cette base.
Limite à publier avec le chiffre
Le Conseil de la concurrence enregistre ces baisses successives sans en tirer de chiffrage global.
Il ne faut donc pas les convertir en un montant total d’économie, ni les transposer à d’autres marchés : elles
valent pour ces lots, ce département et cette période. Une partie de la baisse peut aussi tenir à des facteurs
extérieurs, comme le prix des liants bitumineux.
Le surcoût réparé : la Loire-Atlantique contre un membre du cartel de la signalisation
Le second cas est le seul où le chiffrage d’un surcoût d’entente a été validé jusqu’au Conseil d’État
avant d’être mis à la charge de l’entreprise. Il concerne le cartel de la signalisation routière verticale décrit plus haut : le
département de Loire-Atlantique a poursuivi l’un de ses huit membres, la société Lacroix City Saint-Herblain, au titre
de 5 marchés de signalisation verticale d’environ 15 M€ passés entre 1998 et 2005.
La méthode validée est la comparaison des taux de marge de l’entreprise pendant l’entente et après sa
fin, vérifiée par une comparaison de prix sur un échantillon de neuf produits, avec une clé affectant 40 % du chiffre
d’affaires de Lacroix à la signalisation verticale. Le montant avait été fixé à 3 746 476 € en première instance avant
d’être porté à 4 121 124 €.
Pourquoi ces deux mesures ne s’additionnent pas
Les 25 % à 40 % de Seine-Maritime sont un surcoût observé dans des prix, jamais réclamé à personne.
Les 4,12 M€ de Loire-Atlantique sont un surcoût réparé, c’est-à-dire une somme mise à la charge
d’une entreprise par un juge. Deux affaires différentes, deux secteurs différents, deux natures de grandeur
différentes : les cumuler ne produirait aucun chiffre ayant un sens.
Une convergence apparente, à ne pas transformer en taux national
On lit parfois que les ordres de grandeur français se tiendraient dans une bande voisine : 25 % à 40 % en
Seine-Maritime, environ 27,5 % en Loire-Atlantique, 25 % à 30 % selon l’estimation de la brigade interrégionale
d’enquêtes dans le Bas-Rhin. Ce rapprochement est trompeur à deux titres. D’abord, ces trois
grandeurs sont de natures différentes : une baisse de prix observée, un préjudice
réparé par un juge, et une estimation dont la méthode a précisément été
écartée par le tribunal administratif. Ensuite, la bande est bien plus large qu’elle n’en a l’air :
dans cette même affaire du Bas-Rhin, l’Autorité de la concurrence retenait 13 % en moyenne, soit moitié moins.
Aucun de ces chiffres n’autorise un taux national. Ces cas sont précisément ceux où une entente a
été découverte, démantelée, puis où des données de prix assez fines existaient pour mesurer quelque chose : rien ne
dit qu’ils représentent les marchés publics en général, ni les ententes qui n’ont jamais été détectées.
Pourquoi aucun chiffre national n’existe
L’affaire du transport scolaire du Bas-Rhin illustre à elle seule pourquoi il n’existe pas de montant national du
surcoût des ententes : quatre chiffrages du même préjudice coexistent, et ils ne se rejoignent pas
(tribunal administratif de Strasbourg, jugement avant-dire droit n° 1903573 du 7 avril 2021 et jugement au fond du
20 octobre 2021).
Auteur du chiffrage
Méthode
Résultat
Brigade interrégionale d’enquêtes de concurrence
Comparaison géographique, zone Nord contre zone Sud
Prix journaliers supérieurs de 25 à 30 % (estimé, méthode écartée par le juge)
Département du Bas-Rhin
30 % du montant des marchés (environ 15 M€)
4 494 147,80 € réclamés (estimé, méthode écartée par le juge)
Statut de ce constat : contesté. Les méthodes s’opposent frontalement et le juge en a écarté deux
sur trois. Les trois premières lignes sont des montants estimés ; la dernière est un montant
alloué, seul des quatre à avoir été arrêté par un juge et mis à la charge des entreprises. Entre
4,49 M€ réclamés et 2,02 M€ alloués, l’écart donne la mesure de la distance qui sépare un préjudice estimé d’un
préjudice réparé, sur une seule et même affaire.
La même affaire côté concurrence : 193 000 € d’amende, 2 022 366 € de réparation
Le volet concurrence de cette affaire est rarement cité, et c’est pourtant lui qui produit le contraste le plus
parlant du dossier. Par décision n° 16-D-02 du 27 janvier 2016, devenue définitive après le rejet du
recours par la cour d’appel de Paris le 21 décembre 2017, l’Autorité de la concurrence a sanctionné
sept entreprises réunies dans le groupement « Avenir Transport », qui avaient asséché la concurrence et se sont
réparti les lots du conseil général du Bas-Rhin avec une part de marché cumulée de 89 %.
Entreprise
Amende
Autocars et Transports Royer, avec Royer Holding
96 000 €
Autocars Mugler et Cie
40 000 €
Staub Voyages
37 000 €
Cars des Rohan
20 000 €
Total
193 000 €
Ces 193 000 € représentent 4,6 % des quelque 4,2 M€ HT de marchés affectés en cours
d’exécution à la rentrée 2012-2013. Trois autres entreprises du groupement, Striebig, Eschenlauer et René Antoni,
avaient transigé avec la DGCCRF.
Sanction et réparation : deux natures, jamais une addition
L’amende de concurrence, 193 000 €, est plus de dix fois inférieure aux
2 022 366 € de dommages et intérêts obtenus ensuite par le département devant le juge
administratif. Les deux procédures portent sur les mêmes faits mais ne mesurent pas la même chose : l’une punit un
comportement au regard du chiffre d’affaires de ses auteurs, l’autre répare un préjudice constaté chez l’acheteur
public. Elles ne s’additionnent pas, et l’écart entre elles montre qu’une amende ne renseigne pas sur le dommage.
La méthode de référence, en clair
Pour évaluer le surcoût d’une entente supporté par une personne publique, le tribunal administratif retient qu’il faut
comparer les prix pratiqués pendant l’entente avec une estimation des prix qui auraient dû être pratiqués sans
elle, en tenant compte de la chute des prix constatée après le démantèlement et des facteurs exogènes. Il
écarte explicitement la comparaison géographique entre deux zones et la comparaison aux estimations de l’acheteur
(jugement n° 1903573 du 7 avril 2021, paragraphe 20). Le Conseil d’État a par ailleurs validé une approche par les
taux de marge, dans l’affaire de Loire-Atlantique exposée plus haut (27 avril 2021, n° 440348).
Cette exigence méthodologique explique le vide statistique : elle suppose une expertise par affaire, sur des données de
prix détaillées, ce qui interdit toute agrégation nationale rapide. Les estimations globales qui circulent sur le
surcoût des ententes en France reposent sur des transpositions de taux issus de la littérature internationale, pas sur
une mesure française. Plutôt que de les écarter d’un mot, la section suivante les nomme et montre pourquoi elles ne
convergent pas.
Les estimations internationales, et pourquoi elles ne convergent pas
Les chiffres ci-dessous sont tous des montants estimés, exprimés en pourcentage du prix payé, produits
sur des échantillons internationaux de cartels et non sur la commande publique française.
Aucun n’est additionnable avec un autre, et aucun ne vaut taux applicable à la France : ils sont
rassemblés ici pour montrer l’ampleur du désaccord entre méthodes.
Cartels réussis, base internationale, 17 % pour l’Europe
Boyer et Kotchoni, 2015
moyenne 15,47 %, médiane 16,01 %
Méta-analyse de la même littérature, après correction des biais d’endogénéité et de publication
Statut de ce constat : contesté
La dernière ligne divise par plus de trois le chiffre le plus cité, celui de Connor. Ce n’est pas une nouvelle
mesure : c’est la même littérature retraitée. Boyer et Kotchoni avertissent que ces bases agrègent
des estimations produites par des méthodes et dans des contextes différents, qu’elles héritent des erreurs de
chacune, et que les moyenner sans correction, selon leurs termes, pourrait produire des résultats
fallacieux. Le chiffre de Connor a pourtant été repris publiquement par l’Autorité de la
concurrence dans son rapport annuel 2024, p. 22-23.
Ce qu’il faut retenir et annoncer : une fourchette de 15 % à plus de 50 % selon la méthode
retenue, jamais un taux unique. Quiconque avance un pourcentage précis de surcoût des ententes
pour la France a choisi une étude parmi d’autres, et le choix fait varier le résultat du simple au triple.
Sources : OCDE, recommandation du Conseil sur la lutte contre les soumissions concertées dans les marchés publics, 2023 ; Oxera, « Quantifying antitrust damages », étude pour la Commission européenne, 2009 ; Connor et Lande, 2008 ; Connor, 2010, cité par l’Autorité de la concurrence, rapport annuel 2024, p. 22-23 ; Boyer et Kotchoni, méta-analyse des surcoûts de cartels, 2015.
Combien les ententes coûtent-elles à la commande publique française ?
Aucun chiffrage national n’existe, et c’est le point central du sujet. Il n’existe que des mesures cas par
cas, tirées de décisions de concurrence ou de jugements administratifs, comme les baisses de 25 % à 40 %
constatées en Seine-Maritime après la rupture d’une entente. Les estimations globales qui circulent
transposent des taux issus de la littérature internationale, laquelle va de 15 % à plus de 50 % selon la
méthode retenue : aucune ne repose sur une mesure française.
Combien d’ententes dans les marchés publics sont sanctionnées chaque année ?
Très peu. Sur les cinq dernières années, l’Autorité de la concurrence n’a rendu que 9 décisions relatives à
des ententes dans des marchés publics, soit 7 sanctions et 2 non-lieux, pour environ 33 M€ d’amendes
cumulées, face à plus de 170 Md€ de commande publique recensée par an. En 2025, sur 379,255 M€ d’amendes
prononcées toutes pratiques confondues, aucune décision ne sanctionne une entente sur des marchés publics de
métropole. Ce chiffre mesure la répression, pas le phénomène : une année à zéro dit qu’aucune procédure
n’a abouti, pas qu’il n’y a pas eu d’entente.
De combien une entente fait-elle monter les prix ?
La France dispose de deux mesures directes, qu’il ne faut pas confondre. Un surcoût observé :
après la rupture de l’entente des enrobés de Seine-Maritime, les prix ont baissé de 25 % à 40 % cumulés selon
les lots, sur trois consultations successives entre 1998 et 1999, sans que le Conseil de la concurrence en
tire de montant global. Un surcoût réparé : le Conseil d’État a validé le 27 avril 2021
4 121 124 € de dommages et intérêts au profit du département de Loire-Atlantique, soit environ 27,5 % de la
valeur des cinq marchés concernés. Ces deux grandeurs ne s’additionnent pas, et aucune ne vaut taux national.
La littérature internationale, elle, s’étale de 15,47 % en moyenne corrigée à plus de 50 % selon les
travaux retenus, ce qui interdit d’avancer un taux unique.
Une collectivité peut-elle se faire rembourser le surcoût d’une entente ?
Oui, mais le montant obtenu est souvent très inférieur au montant réclamé. Dans l’affaire du transport
scolaire du Bas-Rhin, le département demandait 4 494 147,80 €, soit 30 % du montant des marchés. Le tribunal
administratif a rejeté cette méthode ainsi que la comparaison géographique, et a alloué 2 022 366 € après
expertise, avec intérêts. Cette réparation est plus de dix fois supérieure aux 193 000 € d’amendes
prononcées dans la même affaire par l’Autorité de la concurrence : sanction et réparation sont deux
grandeurs distinctes, qui ne s’additionnent pas.
Comment une entente dans un marché public est-elle découverte ?
Rarement d’elle-même. La commande publique représente 42,3 % de l’activité de détection d’indices de la
DGCCRF en 2024, contre 33 % en 2020, mais l’entente du démantèlement de Marcoule n’a été révélée que parce
qu’un de ses membres s’est dénoncé, en échange d’une exonération totale d’amende. D’autres affaires sont nées
de perquisitions, comme celle de la signalisation routière en mars 2006. La DGCCRF signale par ailleurs au
Sénat que le délit d’entente, puni de 4 ans, passe sous le seuil de 5 ans qui autorise les interceptions
téléphoniques en enquête préliminaire, alors qu’une entente se prouve d’abord par des échanges.
Pourquoi les sanctions sont-elles si faibles ?
Parce que la transaction que la DGCCRF peut proposer est plafonnée au plus bas des deux montants prévus par
l’article L. 464-9 du code de commerce, 150 000 € ou 5 % du chiffre d’affaires réalisé en France. Un grand
groupe est donc plafonné à 150 000 €, et le Sénat recommande de supprimer ce plafond. Le niveau des amendes
de l’Autorité de la concurrence varie lui aussi fortement d’un dossier à l’autre : environ un quart de la
valeur des marchés dans l’affaire des déchets de Haute-Savoie, contre 3,1 % pour les lycées
d’Île-de-France, soit un facteur huit.
Et avec d'autres hypothèses ? Croissance, déficit, taux d'intérêt : testez votre propre trajectoire de dette.