18,63 Md€ de créances sur 44 États africains, et ce que la France a réellement annulé
Au 31 décembre 2024, la France détient 18,63 milliards d’euros de créances sur
44 États africains, soit 34,1 % de ses créances sur l’ensemble des États étrangers.
Cette page distingue ce qui est un encours, ce qui est une annulation exécutée,
ce qui n’est qu’un plafond voté et ce qui n’est pas établi du tout.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
La règle de lecture de cette page
Quatre grandeurs circulent dans ce débat et ne s’additionnent jamais :
un encours de créances (ce qui reste dû), une annulation exécutée (ce qui a été effacé),
un plafond légal (ce que le Parlement autorise à effacer) et une dépense budgétaire
(ce que l’État verse aux banques multilatérales pour compenser une annulation). Les confondre produit
des totaux qui n’existent nulle part.
Ce que la France détient sur l’Afrique
18,63 Md€ de créances sur 44 États africains
12,39 Md€ sur la seule Afrique subsaharienne
34,1 % des 54,58 Md€ de créances françaises sur l’étranger
Sur ces 18,63 Md€, 17,38 Md€ relèvent de l’aide publique au développement et
1,25 Md€ se situent hors APD. Le périmètre retenu par la direction générale du Trésor
agrège quatre canaux : les prêts directs du Trésor, les prêts de l’Agence française de développement,
les prêts restructurés portés par la Banque de France et les créances de BPI Assurance Export
après appel de garanties.
Pays
Créances françaises au 31/12/2024
Maroc
3 155,9 M€
Égypte
2 045,4 M€
Côte d’Ivoire
1 569,0 M€
Sénégal
1 422,8 M€
Cameroun
1 153,8 M€
Afrique du Sud
1 089,6 M€
Tunisie
1 021,9 M€
Nigeria
800,3 M€
Kenya
779,5 M€
Total 44 pays africains
18 628,7 M€
DG Trésor, encours au 31 décembre 2024 Statut : constaté. Nature : sans objet, il s’agit d’un encours comptable, ni d’une estimation
ni d’un recouvrement. Précision de méthode : la DG Trésor publie l’encours pays par pays,
mais pas d’agrégat continental. L’agrégation sur les 44 pays africains a été calculée par l’équipe de recherche
de ce site à partir du fichier source publié le 11 septembre 2025.
Ce que la France a déjà annulé, et ce qu’elle a seulement autorisé
La France est le premier contributeur à l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE).
Au 31 décembre 2013, elle avait annulé environ 20 Md€ de dettes dues par les pays éligibles,
dont près de 10 Md€ dans le cadre du Club de Paris, le reste en bilatéral. Tous créanciers confondus,
les allègements PPTE représentaient 74 Md USD en valeur actuelle nette fin 2012, pour 39 pays éligibles.
AFD, DGM-MAEDI et DG Trésor, évaluation conjointe, février 2017 Statut : constaté. Il s’agit d’annulations exécutées, pas d’une autorisation.
Un plafond n’est pas une annulation
Le Parlement plafonne par la loi le montant cumulé des remises de dettes que le ministre de l’économie peut consentir.
En 2021, le plafond général des remises aux pays éligibles à l’APD était de 21,7 Md€,
et le sous-plafond spécifique aux annulations PPTE a été relevé de 4,7 à 5,78 Md€ (+1,145 Md€)
pour permettre un accord avec la Côte d’Ivoire portant annulation d’une créance de 1,1 Md€.
Ce sont des autorisations légales, pas des montants exécutés : un plafond mesure ce que
le ministre a le droit d’effacer, jamais ce qu’il a effacé. Les présenter comme des annulations réelles,
ou les additionner à celles-ci, produit un total qui ne figure dans aucune source.
Sénat, rapport général n° 163 (2021-2022) sur le PLF 2022
Deux autres repères figurent dans ce même rapport budgétaire du Sénat : le coût des annulations bilatérales
additionnelles françaises, 5 054 M€, et les contributions françaises au fonds fiduciaire PPTE,
Fonds européen de développement inclus, 255 M€. Ces deux lignes sont des
dépenses budgétaires de compensation, à ne pas confondre avec les créances effacées.
Le mécanisme français d’annulation est contre-intuitif
Dans un contrat de désendettement et de développement (C2D), la France
ne remet pas la créance. Le pays continue de rembourser, et l’AFD lui reverse aussitôt
la somme sous forme de don affecté à des projets convenus. Sur le plan budgétaire,
la créance est donc recouvrée puis redépensée, ce qui n’est ni une annulation ni un cadeau.
33 C2D signés avec 18 pays entre 2001 et 2014, pour 3 366 M€ de créances.
1 661 M€ déjà refinancés au 31 décembre 2014.
1,06 Md€ effectivement décaissés, soit 64 % de ces 1 661 M€ refinancés.
600 M€ immobilisés sur les comptes des banques centrales bénéficiaires au 31 décembre 2014.
Trois pays africains concentrent 86 % des créances : Cameroun, Côte d’Ivoire, Congo.
Plus gros contrat unique : le deuxième C2D ivoirien, 1,12 Md€. Plus petit : le C2D Nicaragua, 2,3 M€.
Où en est le dispositif aujourd’hui
Les C2D gérés pour le compte de l’État ne concernent plus que cinq pays, tous africains.
Le dispositif est en extinction : aucun nouveau C2D n’a été signé en 2024.
Pays
Créances APD sous C2D
Côte d’Ivoire
2 191 M€
Cameroun
470 M€
Congo
149 M€
Guinée
73 M€
République démocratique du Congo
64 M€
Total
2 948 M€
L’encours restant dû est tombé à 608 M€ au 31 décembre 2024, contre 888 M€ un an plus tôt.
Remboursements et reversements 2024 : 280 M€. Échéances à recevoir en 2025 : 276 M€.
Compte général de l’État 2024
Ce n’est plus une remise bilatérale, c’est une compensation versée aux banques multilatérales de développement.
En 2024, l’action « traitement de la dette des pays pauvres » du programme 110 représente 6,1 %
des crédits de paiement du programme. Aucune nouvelle autorisation d’engagement n’a été ouverte,
zéro en AE contre 101 M€ en loi de finances initiale 2023.
113,54 M€ exécutés en 2024
83,13 M€ à l’Association internationale de développement (Banque mondiale)
30,41 M€ au Fonds africain de développement
Les crédits de paiement inscrits en LFI 2024 s’élevaient à 113,5 M€, contre 116 M€ en LFI 2023, soit une baisse de 2,1 %.
Les restes à payer du programme 110 atteignent 8 018,7 M€ fin 2024, dont 12 % au titre du traitement
de la dette des pays pauvres, soit environ 960 M€.
Cour des comptes, exécution budgétaire 2024, mission APD, avril 2025 Nature : dépense budgétaire de compensation. Elle ne s’ajoute pas aux 20 Md€ annulés
au titre du PPTE, qui mesurent une créance effacée et non un décaissement.
Une règle comptable européenne a changé l’instrument
Le programme 853, par lequel l’État prête à l’AFD des ressources à conditions spéciales pour financer
ses prêts concessionnels aux États africains, est en extinction depuis 2019 pour une raison
strictement comptable : l’INSEE a décidé, sur recommandation d’Eurostat, de comptabiliser ces prêts
dans le déficit public au sens du traité de Maastricht. Aucune nouvelle autorisation d’engagement n’est ouverte
depuis, hors exceptions Ukraine et Moldavie en 2022. En LFI 2024, 150 M€ de crédits de paiement ont été ouverts,
versés à l’AFD puis remboursés par anticipation pour alimenter le mécanisme de recapitalisation.
Ce que disent, et ne disent pas, les comptes de l’État
Une créance abandonnée est une perte pour l’État, mais elle n’est que très partiellement provisionnée.
Au 31 décembre 2024, les prêts à des banques et États étrangers inscrits au bilan de l’État s’élèvent à
11 757 M€, dont Grèce 6 819 M€, programme 851 via Natixis et BPI 3 839 M€, et programme 852
(prêts de consolidation Club de Paris, APD) 1 105 M€.
La seule dépréciation enregistrée sur le programme 852 est une dépréciation « pour coût de bonification »
de 96 M€, c’est-à-dire un coût d’opportunité de taux, pas une provision pour risque de crédit
souverain. Les dépréciations pour coût de bonification s’élèvent à 389 M€ sur le programme 851,
96 M€ sur le 852 et 220 M€ sur le 853. Aucune dépréciation pour risque de crédit n’est mentionnée sur ces lignes.
DGFiP, Compte général de l’État 2024, notes 8.3.1 et 30.5.3
Des arriérés anciens ni recouvrés ni constatés en perte
La Cour des comptes relève que des arriérés de paiement anciens sur les prêts du Trésor ne sont
ni recouvrés ni constatés en perte probable, comme l’exige pourtant l’article 24 de la LOLF.
En 2024, les retards atteignent 139 M€ (133 M€ en 2023, 150 M€ en 2022), soit
3,48 % de l’encours. Le Soudan, la Syrie et le Zimbabwe en concentrent l’essentiel,
105 M€, et 68 % de ces arriérés sont antérieurs à 2016. Le Liban et le Sri Lanka représentent
20 M€ sur 2022 à 2024. L’article 24 impose soit un recouvrement immédiat ou des poursuites sous six mois,
soit la constatation d’une perte probable inscrite en loi de finances.
Cour des comptes, exécution budgétaire 2024, compte de concours financiers Prêts à des États étrangers, avril 2025
Le risque souverain africain porté par la puissance publique française est logé à l’AFD, pas à l’État.
L’encours total des prêts de l’AFD atteint 49,8 Md€ en septembre 2024, à comparer aux
11,8 Md€ de prêts à des États étrangers inscrits au bilan de l’État.
Ce risque est couvert par un compte de réserve que l’AFD qualifie elle-même de
« garantie implicite de l’État », doté de 1 412 M€ au 30 septembre 2024
pour un calibrage minimal de 1 282 M€, soit une marge de couverture de seulement 130 M€.
Ce compte valait 547 M€ à sa création en juin 2015 et 622 M€ fin 2016 ; il a reçu des abondements
exceptionnels de 50 M€ en 2022 et 209 M€ en 2023. L’encours garanti par l’État au profit de l’AFD s’élève
à 5 160 M€ au 31 décembre 2024, contre 5 233 M€ en 2023.
Cour des comptes, exécution budgétaire 2024, mission APD, avril 2025, et Compte général de l’État 2024, note 22.1.6
Ce qu’un seul événement politique a coûté
Après le coup d’État au Niger de juillet 2023 et les sanctions financières qui ont suivi, l’AFD a constaté
des impayés, dégradé l’ensemble de son encours et provisionné 180 M€. La Cour des comptes écrit
que ce seul dossier explique « quasiment à lui seul » le déséquilibre du compte de réserve fin 2023
et a imposé un abondement exceptionnel de 209 M€ sur le budget de l’État. Un événement a donc
consommé la quasi-totalité de la capacité d’absorption annuelle du dispositif.
En 2024, la France a décaissé 95,82 M€ sur le programme 852, sur 287,1 M€ programmés,
soit un taux de consommation de 33 % : 92,4 M€ pour la Zambie et 3,5 M€ pour le Suriname.
Trois refinancements ont été reportés : l’Éthiopie, reportée à 2026 pour 201,2 M€, montant supérieur au prévu ;
le Ghana, 29,9 M€, l’accord de juin 2024 n’étant pas encore signé par tous les créanciers ; et, hors Afrique,
le Sri Lanka, 216,1 M€. La Somalie a bénéficié en 2024 d’une annulation quasi totale au titre du point d’achèvement PPTE
(accord du Club de Paris du 13 mars 2024, accord bilatéral franco-somalien du 2 décembre 2024). L’encours du
programme 852 s’établit à 1,83 Md€ fin 2024 contre 2,2 Md€ fin 2023, 22 pays disposant d’un compte
à la Banque de France.
Cour des comptes, exécution budgétaire 2024, compte de concours financiers Prêts à des États étrangers, avril 2025
Le seul point de comparaison international rigoureux
Le Club de Paris, dont la France assure la présidence et le secrétariat au sein de la direction générale
du Trésor, publie désormais l’encours de ses créanciers par pays emprunteur, selon une méthode commune à tous.
Au 31 décembre 2024, les créances détenues par les 22 membres du Club et l’Afrique du Sud sur les emprunteurs
souverains et publics étrangers s’élèvent à 322,3 Md USD, dont 191,8 Md USD d’APD et
130,5 Md USD hors APD, hors intérêts de retard.
Club de Paris, rapport annuel 2024
À comparer aux 54,58 Md€ de créances françaises à la même date, avec deux réserves explicites :
les périmètres ne sont pas formellement identiques et la conversion euro-dollar n’est donnée par aucune des
deux sources. La part française ne peut donc être présentée que comme un ordre de grandeur,
pas comme un pourcentage exact.
Le franc CFA coûte au budget de l’État, il ne lui rapporte pas
C’est la question la plus posée sur ce sujet, et la réponse chiffrée est nette. Les avoirs déposés par les banques
centrales africaines au Trésor sont rémunérés à un taux plancher contractuel, 0,75 % pour la BEAC
et 2,5 % pour la Banque centrale des Comores, indexé sur le taux de facilité de prêt marginal de la BCE.
Ces intérêts sont versés par l’État français.
Total versé aux correspondants du Trésor (hors PIA)
2018
54,8 M€
127,5 M€
2019
62,6 M€
176,6 M€
2020
68,8 M€
183,0 M€
2021
38,2 M€
163,4 M€
2022
43,1 M€
179,5 M€
2023
269,6 M€
497,6 M€
En 2023, les banques centrales africaines captent ainsi plus de la moitié des intérêts versés par
l’État à l’ensemble de ses correspondants, hors programme d’investissements d’avenir. La chute visible en 2021
correspond à la sortie de la BCEAO. L’encours déposé atteint 7,42 Md€ au 31 décembre 2023,
intégralement rémunéré, et 7 532 M€ au 31 décembre 2024 (BEAC 7 269 M€, Banque centrale des Comores 263 M€).
Cour des comptes, exécution budgétaire 2023, Gestion de la dette et de la trésorerie de l’État, tableaux 4 et 5, et Compte général de l’État 2024, note 22.2.3.2 Statut : constaté. Nature : dépense budgétaire de l’État français, ces intérêts sont versés
et non perçus.
Ce qu’a changé la réforme de 2019-2020
La suppression du compte d’opérations de la BCEAO a supprimé une charge pour le budget français,
d’ampleur limitée : le Sénat chiffre l’économie à 40,6 M€ versés en 2018 et
40,4 M€ en 2019 au titre de la rémunération des avoirs extérieurs nets de la BCEAO.
La garantie de convertibilité illimitée et inconditionnelle a en revanche été maintenue,
sans contrepartie de centralisation des réserves. La BCEAO n’a plus de compte d’opérations au Trésor depuis
janvier 2020, compte clos en avril 2021 ; depuis 2021, seules la BEAC (dépôt obligatoire de 50 % des avoirs
extérieurs nets) et la Banque centrale des Comores (65 %) en conservent un.
Sénat, rapport d’information n° 729 (2019-2020), 30 septembre 2020
La garantie de convertibilité, engagement illimité rarement appelé
Cette garantie est un engagement hors bilan illimité de l’État français, mais son activation est
historiquement exceptionnelle : elle n’est intervenue qu’à deux reprises depuis la signature
des accords de 1972-1973, et le Compte général de l’État qualifie sa probabilité de mise en jeu de
« relativement faible ». La garantie de change, distincte, porte sur la non-dépréciation
des avoirs face au droit de tirage spécial : elle n’a pas été appelée au profit de la BEAC sur juillet 2023
à juin 2024 et l’a été au profit de la Banque centrale des Comores pour un montant marginal en 2024.
Le solde global estimé des comptes de réévaluation au 31 décembre 2024 est de +72,2 M€ en faveur du Trésor
français, contre 200,3 M€ en 2023.
DGFiP, Compte général de l’État 2024, notes 22.2.3.1 et 22.2.3.2 Nature : estimé pour le solde des comptes de réévaluation, que la source qualifie elle-même
de solde global estimé.
Réserve de lecture, signalée sans être tranchée : la ligne relative à la Banque centrale
des Comores du tableau des comptes de réévaluation est de -1,6 M€, et le texte de la note comporte une
ambiguïté d’unité que la source ne permet pas de lever.
« La France finance-t-elle sa dette avec les réserves africaines ? »
Cette affirmation très répandue est écartée par la commission des finances du Sénat :
les dépôts des correspondants ne sont pas utilisés pour rembourser la dette publique française. Leur volume permet
en revanche à l’État de réduire son recours à l’emprunt pour couvrir son besoin de financement.
C’est un avantage de trésorerie réel, mais indirect, et sa valeur nette dépend de l’écart entre le taux servi aux
banques centrales et le coût de financement de l’État. Cet écart n’est chiffré dans aucune des sources
publiques consultées. Dépôts concernés : 7,53 Md€ au 31 décembre 2024.
Contesté, avantage non chiffré
L’autre sens : les flux financiers illicites en provenance d’Afrique
Avertissement de nature : tous les montants de cette section sont estimés,
aucun n’est détecté ni recouvré. Ce sont des ordres de grandeur reconstitués par modèle, dont les auteurs eux-mêmes
contestent la comparabilité. Ils ne s’additionnent entre eux en aucun cas, et ne se comparent pas aux encours et
annulations chiffrés plus haut, qui sont des grandeurs comptables.
L’estimation de référence est celle du Groupe de haut niveau présidé par Thabo Mbeki (Union africaine et
Commission économique pour l’Afrique, 2015) : plus de 50 Md USD par an et
plus de 1 000 Md USD sur cinquante ans, avec pour composantes la corruption, les activités
commerciales et les activités criminelles. Les estimations retenues portent principalement sur la mauvaise
facturation commerciale, 40,2 Md USD en 2010 selon la CEA. Le rapport précise lui-même que ces estimations sont
probablement sous-évaluées et que le chiffre de 50 Md USD doit être replacé dans son contexte méthodologique.
La CNUCED, dans son Economic Development in Africa Report 2020, propose un second chiffrage :
88,6 Md USD par an de fuite de capitaux en moyenne
sur 2013-2015, soit 3,7 % du PIB du continent, et 30 à 52 Md USD par an de mauvaise facturation
commerciale. Sa propre estimation est de 40 Md USD de sous-facturation à l’exportation en 2015, portant sur 21 pays
et 8 groupes de produits extractifs, mais elle précise que 80 % du résultat est porté par l’Afrique du Sud
et essentiellement par l’or. Le mauvais chiffrage des exportations extractives aurait généré jusqu’à 278 Md USD
de pertes cumulées de 2008 à 2018.
Encadré méthodologique : pourquoi ces chiffres ne sont pas des mesures
La CNUCED documente elle-même les limites de ces estimations. Elles ne sont pas comparables entre elles et
il n’existe pas de consensus. La méthode de l’écart de statistiques miroir ne distingue pas la mauvaise
facturation des erreurs de déclaration aléatoires ou systématiques (OMD, 2018). Des écarts persistent même
entre pays développés (Hong et Pak, 2017, sur le commerce Japon, États-Unis). Attribuer directement les écarts
bilatéraux à des flux illicites est « largement critiqué dans la littérature comme trop simpliste »
(De Wulf 1981, Nitsch 2011). Et si les deux partenaires s’entendent pour falsifier la même facture,
l’écart miroir ne détecte rien. Le groupe de travail statistique international ajoute qu’il est empiriquement
infaisable de séparer l’illégal, l’illicite et le licite.
L’ampleur du désaccord sur la seule année 2015 le dit mieux qu’un commentaire :
CEA 16 à 29 Md USD, Global Financial Integrity 45 (base Comtrade) ou 131 (base DOTS),
Ndikumana et Boyce 38, CNUCED 40. Soit un facteur 8 entre le plus bas et le plus haut.
Statut : contesté
Ce qui n’est pas établi
Le lien entre les flux financiers illicites africains et les finances publiques françaises n’est établi
par aucune source primaire consultée. Aucun organisme n’a publié de chiffrage de la part de ces flux
transitant par ou vers la France. La CNUCED prend même le contrepied de l’idée d’une spécificité africaine :
selon les données de la Banque nationale suisse, les pays africains ne figurent pas dans le top 10 des pays
détenant une part de richesse dans les banques suisses supérieure à leur part du PIB mondial, alors que
la France y figure, aux côtés de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de l’Espagne,
de la Belgique, de l’Argentine, du Venezuela et de la Jordanie
(Alstadsaeter, Johannesen et Zucman, 2018, cités par la CNUCED, 2020).
Réserve de lecture : la liste ainsi citée comporte également l’Égypte, qui est un pays
africain. La formulation du rapport et la liste qu’il donne ne sont donc pas parfaitement cohérentes, et la
source ne permet pas de lever cette contradiction. Nous la signalons plutôt que de trancher à sa place.
Les biens mal acquis : un mécanisme qui existe, des restitutions qui n’ont pas eu lieu
Le mécanisme de restitution existe depuis la loi n° 2021-1031 du 4 août 2021 (article 2, XI)
et dispose d’un programme budgétaire dédié, le programme 370 de la mission Aide publique au développement,
créé en 2022 et confié au ministère des affaires étrangères. Il est abondé au fur et à mesure de l’encaissement
du produit des cessions réalisées par l’AGRASC.
Le champ légal couvre les recettes provenant de la confiscation des biens de personnes définitivement condamnées
pour blanchiment, recel ou recel de blanchiment, lorsque la décision établit que l’infraction d’origine a été commise
par un dépositaire de l’autorité publique d’un État étranger. La loi n° 2024-582 du 24 juin 2024
a étendu le dispositif à tous les biens confisqués, cédés ou non, y compris les comptes bancaires.
Point à connaître : les sommes restituées ne sont pas comptabilisées en aide publique au développement
dans les déclarations françaises à l’OCDE.
Quatre ans après, rien n’a été restitué à l’Afrique
Le programme 370 a été abondé pour la première fois en LFI 2024, à hauteur de 6 100 806 €
en autorisations d’engagement égales aux crédits de paiement, issus de l’affaire Obiang (Guinée équatoriale,
produit de la vente de véhicules de luxe saisis en 2012). Ces crédits n’ont pas été consommés en 2024,
taux de consommation de 0 %, et ont été reportés en totalité sur 2025. En 2025, 140,3 M€ devaient être inscrits
sur le programme, provenant principalement de la vente de biens confisqués à Rifaat al-Assad, c’est-à-dire d’un
dossier syrien et non africain. L’AGRASC a par ailleurs versé 30 M€ à la DNID le 30 septembre 2024
au titre d’une vente immobilière. En l’absence d’accord avec l’État d’origine, les fonds peuvent être affectés
à des organisations de la société civile passé un délai maximal de deux ans. La Cour des comptes relève
un défaut de circulation d’information entre l’AGRASC et le ministère des affaires étrangères.
Cour des comptes, exécution budgétaire 2024, mission APD, avril 2025, et Sénat, avis n° 146 (2024-2025)
Questions fréquentes
Combien la France a-t-elle prêté aux pays africains ?
Au 31 décembre 2024, la France détient 18,63 Md€ de créances sur 44 États africains,
dont 17,38 Md€ au titre de l’aide publique au développement et 1,25 Md€ hors APD. Cela représente
34,1 % des 54,58 Md€ de créances françaises sur l’ensemble des États étrangers. Les premiers débiteurs
sont le Maroc, l’Égypte, la Côte d’Ivoire et le Sénégal.
La France a-t-elle vraiment annulé la dette des pays africains ?
Oui, pour environ 20 Md€ au 31 décembre 2013 au titre de l’initiative PPTE,
dont près de 10 Md€ dans le cadre du Club de Paris. Il ne faut pas confondre ces annulations exécutées
avec les plafonds votés par le Parlement, qui ne sont que des autorisations légales : le plafond
général était de 21,7 Md€ en 2021 sans que ce montant ait été annulé.
Comment fonctionne un contrat de désendettement et de développement ?
Le C2D n’est pas une remise de dette : le pays continue de rembourser la France, et l’AFD lui reverse
aussitôt la somme sous forme de don affecté. De 2001 à 2014, 33 C2D ont été signés avec 18 pays pour
3 366 M€ de créances. Le dispositif est en extinction : cinq pays, 608 M€ d’encours restant dû
fin 2024 et aucun nouveau contrat signé en 2024.
Le franc CFA rapporte-t-il de l’argent à la France ?
Non, il en coûte. Les avoirs déposés au Trésor par les banques centrales africaines sont rémunérés à un
taux plancher, et les intérêts versés par l’État français sont passés de 54,8 M€ en 2018
à 269,6 M€ en 2023, soit plus de la moitié des intérêts versés cette année-là à l’ensemble
des correspondants du Trésor. L’encours déposé atteint 7 532 M€ au 31 décembre 2024.
La France utilise-t-elle les réserves africaines pour financer sa dette ?
La commission des finances du Sénat écarte cette idée : les dépôts des correspondants ne servent pas
à rembourser la dette publique française. Leur volume permet en revanche à l’État de réduire son recours
à l’emprunt pour couvrir son besoin de financement, ce qui constitue un avantage de trésorerie réel mais
indirect. Aucune source publique ne chiffre cet avantage net.
La France a-t-elle restitué les biens mal acquis à l’Afrique ?
Pas encore. Le programme budgétaire dédié a été doté pour la première fois en 2024, à hauteur de
6 100 806 € issus de l’affaire Obiang, et ces crédits n’ont pas été consommés :
le taux de consommation est de 0 %, la totalité ayant été reportée sur 2025. Les 140,3 M€ attendus
en 2025 proviennent principalement d’un dossier syrien, pas africain.