Quoi qu’il en coûte : ce qui a été mobilisé, ce qui a été dépensé
De 2020 à 2022, l’État a mobilisé 260,4 Md€ de soutien aux entreprises pour un coût budgétaire de
92,4 Md€.
Ces deux chiffres circulent indifféremment dans le débat public alors qu’ils ne mesurent pas
la même chose. Cette page sépare quatre grandeurs distinctes : ce qui a été mobilisé, ce qui a été
dépensé, ce qui a été fraudé, et ce qui a été sur-indemnisé. Les
deux premières sont publiées, la troisième est chiffrée et faible, la quatrième n’a jamais été chiffrée.
Mobilisé n’est pas dépensé : 260,4 Md€ contre 92,4 Md€
C’est le premier message de cette page, et la source de la plupart des malentendus. Un prêt garanti
mobilise un montant sans le dépenser : l’État s’engage à couvrir une défaillance éventuelle, il ne verse rien tant que
l’emprunteur rembourse. Un versement direct, à l’inverse, sort immédiatement des caisses publiques.
Additionner les deux revient à confondre une garantie et une dépense.
260,4 Md€ mobilisés de 2020 à 2022
92,4 Md€ de coût budgétaire
1,6 Md€ le coût des 169,1 Md€ de prêts et liquidité
Bloc
Montant mobilisé
Coût budgétaire
Plan d’urgence, subventions et mesures budgétaires
La deuxième ligne porte tout l’écart. Les 169,1 Md€ de prêts garantis et de mesures de trésorerie
ont coûté 1,6 Md€, soit moins de 1 % du montant engagé, parce que l’essentiel a été
remboursé. C’est une constatation à la date du bilan de la Cour des comptes, pas une garantie définitive : le coût
final d’une garantie dépend des défaillances futures des emprunteurs. Citer 260 Md€ comme un coût pour le
contribuable est une erreur de lecture, dans quelque sens qu’on la commette.
Sur l’objectif de court terme, la Cour des comptes et le comité de suivi et d’évaluation présidé par Benoît Cœuré
convergent : les dispositifs ont rempli leur fonction. Les défaillances d’entreprises reculent de 39 %
entre 2019 et 2020, en pleine récession, ce qui est l’inverse du comportement habituel de cet indicateur. Ce constat est
établi. Il ne dit rien, en revanche, du calibrage des aides, question traitée plus bas.
Source : Cour des comptes, « Garantir l’efficacité des aides de l’État aux entreprises pour faire face aux crises », note thématique, juillet 2023, p. 4-6 et 13-14.
Les trois grands dispositifs, en volume
Trois instruments concentrent l’essentiel des montants : le fonds de solidarité, l’activité
partielle et les prêts garantis par l’État. Ils n’ont ni la même nature comptable, ni le même
régime de contrôle, ce qui explique que les chiffres de fraude publiés ensuite ne soient pas comparables entre eux.
8,5 Md€ de 2020 à 2022, pour 500 000 entreprises, soit 22 % des entreprises éligibles
Le fonds de solidarité illustre un changement de logique en cours de route : le montant versé augmente
de 2020 à 2021 pendant que le nombre de bénéficiaires est divisé par plus de deux. Le dispositif est
passé d’une aide forfaitaire de masse, calibrée pour être versée vite et à beaucoup, à une indemnisation plus ciblée et
plus élevée par entreprise. Cette bascule est utile à retenir pour la suite : elle explique pourquoi les tests de
fraude portant sur les premiers mois de 2020 ne se transposent pas mécaniquement à 2021.
Une divergence dans les chiffres publiés
Sur les exonérations et aides au paiement de cotisations, le total publié est de 8,5 Md€, mais les
deux composantes détaillées, 4,6 Md€ d’exonérations et 4,5 Md€ d’aides au
paiement, en font 9,1 Md€. La source ne commente pas cet écart, qui peut relever d’arrondis ou de périmètres
légèrement différents. Il est signalé ici plutôt que masqué : quand deux niveaux d’un même document ne coïncident
pas, l’information est la divergence elle-même.
Sources : Cour des comptes, note thématique de juillet 2023, p. 4-6 et 13-14 ; Cour des comptes, rapport public annuel 2021, tome I, p. 229-230.
La fraude au fonds de solidarité : trois grandeurs à ne jamais additionner
C’est le point où le débat public dérape le plus souvent. Sur le fonds de solidarité, trois chiffres coexistent et
mesurent trois réalités différentes : ce qui est estimé avoir été fraudé, ce qui a été
détecté par les contrôles, et ce qui a été effectivement recouvré. Les additionner
produit un total dépourvu de sens.
Nature
Ce que le chiffre mesure
Montant
Estimé
Fraude probable sur les aides distribuées de mars à septembre 2020, détectée ou non
20 M€ (0,3 %) à 100 M€ (1,6 %)
Détecté
Demandes irrégulières identifiées puis mises en recouvrement, 2021-2022
73,2 M€ recouvrés, plus 161,8 M€ reversés spontanément, soit 235 M€
Rapportés aux 41 Md€ versés par le fonds, les 235 M€ effectivement rentrés représentent
0,57 %. Le premier échantillon de contrôle donne le même ordre de grandeur : sur 90 000
dossiers suspects examinés, 24 820 irrégularités ont été relevées, pour 30,3 M€
d’indus. Le taux d’irrégularité dans l’échantillon est élevé, ce qui est normal puisque les dossiers avaient été
présélectionnés comme suspects, mais le montant unitaire moyen est faible.
Deux pièges de lecture sur ces chiffres
Les 472,6 M€ de titres de recouvrement ne sont pas un montant de fraude constatée : un titre
émis peut être contesté, annulé, ou porter sur une erreur déclarative et non sur une intention
frauduleuse. C’est un montant détecté et réclamé, pas un montant établi comme frauduleux.
La Cour décompose son estimation par type de déclaration : 21 M€ sur les effectifs, soit 1 % des
demandes portant sur 2 Md€, 20 M€ sur le chiffre d’affaires et 81 M€ sur le
revenu. La somme arithmétique de ces trois composantes dépasse la borne haute de la fourchette publiée, ce qui
indique qu’il ne s’agit pas de trois blocs à additionner mais de trois tests dont les périmètres se recoupent.
Le constat d’ensemble est établi et il va à rebours de l’intuition dominante : sur un dispositif
distribué en urgence, sur déclaration, à deux millions d’entreprises, la fraude estimée reste comprise entre
0,3 % et 1,6 % des sommes versées sur la période testée. Cela ne signifie pas que le dispositif était
bien calibré, ce qui est une tout autre question, traitée dans les sections suivantes.
Sources : Cour des comptes, rapport public annuel 2021, tome I, p. 229-230 ; Cour des comptes, note thématique de juillet 2023, p. 15-16.
Activité partielle : un montant détecté sur un champ partiel
Sur l’activité partielle, les chiffres disponibles sont uniquement des montants détectés. Aucune
estimation d’ensemble de la fraude n’a été publiée, et c’est une différence de statut à retenir avant toute comparaison
avec le fonds de solidarité.
329 M€ de demandes bloquées ou rejetées, 2020 à avril 2023
10,3 % des établissements bénéficiaires contrôlés au moins une fois
S’y ajoutent 6 M€ de remboursements volontaires, via une procédure ouverte par l’Unédic en février
2021. Rapporté aux 35,2 Md€ d’allocations versées, l’ensemble représente environ
1,5 %. Ce ratio est souvent présenté comme un taux de fraude. Il ne l’est pas.
Pourquoi ces 1,5 % ne sont pas un taux de fraude
Seuls 10,3 % des établissements bénéficiaires ont été contrôlés au moins une fois. Le montant
détecté porte donc sur un dixième du champ, et les contrôles étaient ciblés sur les dossiers à
risque, ce qui interdit toute extrapolation statistique à l’ensemble. Ce chiffre borne ce que l’administration a
trouvé là où elle a regardé. Il ne borne ni par le haut ni par le bas ce qui s’est réellement passé sur les 89,7 %
d’établissements jamais contrôlés. Le même raisonnement vaut pour le contrôle fiscal, détaillé sur la page
méthodologie.
Sources : Cour des comptes, note thématique de juillet 2023, p. 16 ; Cour des comptes, « Préserver l’emploi. Le ministère du travail face à la crise sanitaire », juillet 2021.
Le sur-calibrage : reconnu par les évaluateurs, jamais chiffré
Statut de ce constat : reconnu et non chiffré
Le comité de suivi et d’évaluation des mesures de soutien, présidé par Benoît Cœuré et adossé à
France Stratégie et à l’Inspection générale des finances, conclut à des effets d’aubaine « réels, mais
modérés » et relève que certaines entreprises ont vu leur baisse d’excédent brut d’exploitation
« surcompensée ». Aucun montant global n’est publié, ni par le comité, ni par la Cour des comptes.
Toute somme chiffrée circulant dans le débat public sur la sur-indemnisation des aides Covid ne s’appuie donc sur
aucune évaluation officielle.
Ce que l’on possède, ce sont des indicateurs partiels, que le comité publie et interprète lui-même.
Dans l’enquête réalisée par Ipsos pour le comité auprès de 600 dirigeants, du 16 au 25 juin 2021,
15 % des entreprises bénéficiaires jugent les aides reçues « plutôt pas utiles » ou « pas du tout
utiles ». La proportion monte à 23 % pour les entreprises appartenant à un groupe. Le comité lit
lui-même cette réponse comme un signal d’effet d’aubaine : une aide jugée inutile par son bénéficiaire est une aide qui
n’a pas changé son comportement.
Le même rapport documente pourtant un ciblage globalement efficace, et c’est l’autre moitié du tableau.
59 % des entreprises ont connu une baisse d’excédent brut d’exploitation en 2020, et ce sont les
20 % les plus touchées qui ont reçu le plus d’aides, la compensation étant près de trois fois
supérieure pour le décile le plus affecté. Autrement dit, l’argent est allé en moyenne là où le choc était le
plus fort, tout en produisant des effets d’aubaine à la marge.
Ces deux constats ne se contredisent pas. Un dispositif d’urgence conçu pour être versé vite et
sur déclaration échange délibérément de la précision contre de la rapidité. Le débat légitime porte
sur le prix de cet arbitrage. Il ne peut pas être tranché par un chiffre, puisque ce chiffre n’existe pas.
Source : comité de suivi et d’évaluation des mesures de soutien financier aux entreprises confrontées à l’épidémie de Covid-19, rapport final, 27 juillet 2021, avis p. 14-15 et synthèse p. 30-31 ; enquête Ipsos pour le comité, 600 dirigeants, 16-25 juin 2021.
Le cumul des dispositifs : un risque documenté, pas un montant
La Cour des comptes documente un risque d’indemnisation supérieure au préjudice, sans le chiffrer. Le
mécanisme est simple : les dispositifs ont été conçus séparément, chacun avec son plafond, et rien n’en calculait la
somme au niveau d’une entreprise donnée.
Facteur de cumul
Ce que documente la source
Plafond des prêts garantis
Jusqu’à 25 % du chiffre d’affaires, cumulable avec un PGE « Résilience » de 15 %, soit jusqu’à 40 % du chiffre d’affaires empruntable, parfois plus que la chute de l’excédent brut d’exploitation
Extension du fonds de solidarité
Ouverture à des secteurs qui n’étaient pas fermés administrativement
Empilement des dispositifs
Fonds de solidarité, activité partielle et exonérations de cotisations mobilisables simultanément par une même entreprise
Un cas est documenté avec précision par la chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes, dans un
audit flash d’octobre 2022 : des exploitants de remontées mécaniques des Alpes du Nord dont les pertes
ont été intégralement compensées, puis complétées par l’activité partielle et des
exonérations de cotisations. Ce cas porte sur un secteur, une région et une saison. Il établit que le cumul a
effectivement produit de la sur-indemnisation dans des situations identifiées ; il ne permet pas d’en déduire un
montant national.
C’est la limite honnête de cette page : aucun chiffrage total de sur-indemnisation n’existe. Ni la
Cour des comptes, ni le comité Cœuré, ni les chambres régionales n’en produisent un. Le risque est
constaté, son ampleur ne l’est pas. C’est une différence que les tribunes qui avancent des dizaines
de milliards d’euros d’aides « indues » ne font généralement pas.
Sources : Cour des comptes, note thématique de juillet 2023 ; chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes, audit flash, octobre 2022.
La thèse des entreprises zombies est démentie par les données
L’argument est revenu en boucle à partir de 2021 : les aides auraient maintenu sous perfusion des entreprises non
viables, reportant une vague de faillites et pesant sur la productivité. Les données publiées ne le confirment pas.
8,1 %, soit le double de leur poids en valeur ajoutée
Deux résultats ressortent. D’abord, moins d’une entreprise zombie sur deux a eu recours aux mesures de
soutien : la majorité n’a pas capté d’aide du tout. Ensuite, sur le dispositif le plus massif, les prêts garantis, elles
sont sous-représentées. Le seul instrument où leur surreprésentation est établie est le
report de charges sociales, avec 8,1 % du total pour 4 % de la valeur ajoutée, c’est-à-dire un report
de paiement et non une subvention.
La trajectoire des défaillances va dans le même sens. Elles reculent de 47 % entre mars 2020 et
décembre 2021, puis repartent de 50 % en 2022 par rapport à 2021, tout en restant
15 % en dessous du niveau d’avant-crise, avant d’atteindre 64 000 défaillances en 2024.
Le rattrapage a donc bien eu lieu, de façon progressive, sans la vague de faillites annoncée. Ce constat est
établi.
Ce résultat n’absout pas le dispositif : il déplace la critique. Le reproche fondé n’est pas d’avoir sauvé des
entreprises non viables, c’est d’avoir indemnisé certaines entreprises viables au-delà de leur perte, sans qu’on
sache dire de combien. C’est exactement le constat non chiffré de la section précédente. Sur les effets de plus long
terme, voir productivité et dette et
causes profondes de la dette.
Sources : comité Cœuré, rapport final de juillet 2021, p. 281 et graphique 77 ; Cour des comptes, note thématique de juillet 2023, p. 14 ; France Stratégie, « Les entreprises zombies en France : entre survie et défaillance », document de travail n° 2023-02, juillet 2023.
Combien le « quoi qu’il en coûte » a-t-il coûté aux entreprises ?
Il faut distinguer deux chiffres que le débat public confond. De 2020 à 2022, le soutien total mobilisé
atteint 260,4 Md€, mais le coût budgétaire effectif s’élève à 92,4 Md€. L’écart vient des prêts garantis par
l’État et des mesures de liquidité : 169,1 Md€ mobilisés qui n’ont coûté que 1,6 Md€, parce qu’un prêt
garanti engage l’État sans le faire dépenser tant que l’emprunteur rembourse. Source : Cour des comptes,
note thématique de juillet 2023.
Y a-t-il eu beaucoup de fraude au fonds de solidarité ?
Non, au regard des montants versés, et c’est un résultat contre-intuitif. La Cour des comptes estime la
fraude entre 20 M€ (0,3 %) et 100 M€ (1,6 %) des aides distribuées de mars à septembre 2020. Côté détection,
187 670 demandes irrégulières ont donné lieu à 472,6 M€ de titres de recouvrement en 2021-2022. Côté
recouvrement, 235 M€ étaient rentrés fin 2022 sur 41 Md€ versés, soit 0,57 %. Ces trois montants mesurent
trois choses différentes et ne s’additionnent pas.
Les aides Covid ont-elles été trop généreuses ?
Le comité d’évaluation présidé par Benoît Cœuré conclut à des effets d’aubaine « réels, mais modérés » et
relève que certaines entreprises ont vu leur baisse d’excédent brut d’exploitation « surcompensée ». Mais
aucun montant global de sur-indemnisation n’a jamais été publié, ni par le comité, ni par la Cour des
comptes. Ce constat est donc reconnu par les évaluateurs et non chiffré : toute somme avancée dans le débat
public n’a pas de source officielle.
Les aides Covid ont-elles maintenu en vie des entreprises zombies ?
Les données publiées démentent cette thèse. Les entreprises zombies au sens de l’OCDE représentaient 7,2 %
des entreprises matures en 2018 et 4 % de la valeur ajoutée ; moins d’une sur deux a eu recours aux mesures
de soutien, et elles n’ont capté que 3,4 % des prêts garantis par l’État, soit moins que leur poids. Le seul
dispositif où leur surreprésentation est établie est le report de charges sociales, avec 8,1 % du total.
Sources : comité Cœuré 2021, France Stratégie 2023.
Combien le fonds de solidarité a-t-il versé aux entreprises ?
Le fonds de solidarité a versé 40,9 Md€ sur l’ensemble de la crise, dont 16,5 Md€ en 2020 à environ
2,0 millions d’entreprises et 24,4 Md€ en 2021 à environ 0,9 million d’entreprises. Le nombre de
bénéficiaires baisse alors que le montant augmente, parce que le dispositif est passé d’une aide forfaitaire
de masse à une indemnisation plus ciblée et plus élevée par entreprise.
Le cumul des aides pouvait-il dépasser la perte réelle des entreprises ?
La Cour des comptes documente ce risque sans le chiffrer. Un prêt garanti pouvait atteindre 25 % du chiffre
d’affaires, cumulable avec un PGE « Résilience » de 15 %, soit jusqu’à 40 % du chiffre d’affaires
empruntable, parfois davantage que la chute de l’excédent brut d’exploitation. La chambre régionale des
comptes Auvergne-Rhône-Alpes a documenté en octobre 2022 un cas d’exploitants de remontées mécaniques dont
les pertes ont été intégralement compensées, puis complétées par l’activité partielle et des exonérations.
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