Travail détaché : un champ qui double, une mesure qui n’existe pas
472 000 formulaires A1 accordés pour des travailleurs détachés en France en 2024, contre
185 000 en 2014. Sur ce champ, il n’existe aucune évaluation chiffrée du manque à
gagner de cotisations. Et les contrôles conjoints qui lui étaient consacrés sont tombés à zéro
depuis 2022.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
Le fait central de ce dossier : il n’y a pas de chiffre
Autant l’énoncer sans détour, avant tout le reste : il n’existe aucune évaluation chiffrée du manque à gagner
de cotisations associé au travail détaché. Ce n’est ni un montant estimé, ni un montant détecté, ni un montant
recouvré. C’est un vide de mesure, et il doit être présenté comme tel plutôt que comblé par une
extrapolation.
Pourquoi cette page ne propose pas de chiffre global
Il serait facile de multiplier 472 000 formulaires par un taux de cotisation moyen et d’annoncer un montant à
plusieurs milliards. Ce calcul serait sans valeur : le détachement est licite par principe, les
cotisations étant dues dans l’État d’origine, et seule la part frauduleuse représenterait une perte. Or c’est
précisément cette part que personne n’a mesurée. Un chiffre inventé sur ce sujet ne renforce pas le constat, il le
détruit.
La distinction entre montant estimé, montant détecté et montant recouvré, qui structure tout ce site, est détaillée sur
la page fraude sociale en France. Le travail détaché constitue un cas limite : il y
manque la première colonne, celle de l’estimation.
Le détachement est un régime prévu par le droit de l’Union : un salarié employé dans un État membre travaille
temporairement dans un autre, tout en restant affilié au régime de sécurité sociale de son pays d’origine. Le formulaire
A1 atteste de cette affiliation. Statut du constat : constaté.
Ce que compte exactement ce chiffre
Il s’agit de formulaires délivrés sur une année, pas d’un effectif de personnes présentes à un
instant donné. Un même salarié peut faire l’objet de plusieurs détachements successifs, et les durées sont très
variables. Le chiffre mesure donc un flux d’autorisations, ce qui reste l’indicateur le plus robuste disponible pour
suivre la dynamique du champ, mais interdit de le lire comme un nombre de travailleurs étrangers présents en France.
Source : Cour des comptes, avril 2026, p. 77-78.
Où le détachement se concentre réellement
La dernière ventilation sectorielle publiée par la Cour des comptes porte sur 2017. Elle est ancienne,
et elle est donnée ici avec cette réserve : elle décrit une structure, pas la situation d’aujourd’hui.
Secteur
Salariés détachés en 2017
Équivalent en part de l’emploi national du secteur
Intérim
144 000
Non précisé par la source
Industrie
101 000
2,2 %
BTP
68 500
5,7 %
Agriculture
Non précisé par la source
21,9 %
Les deux colonnes ne classent pas les secteurs dans le même ordre, et c’est l’enseignement principal du tableau. En
volume, le premier secteur de détachement est l’intérim, ce qui déplace la question : l’employeur
déclaré est souvent une agence, dans un autre État membre, et non l’entreprise sur le chantier ou dans l’atelier. En
poids relatif, le secteur le plus concerné est l’agriculture, où le détachement équivalait à plus d’un
cinquième de l’emploi national du secteur.
Source : Cour des comptes, Rapport public annuel 2019, « La lutte contre la fraude au travail détaché », p. 63-64.
Les formes de fraude identifiées
Dès 2019, la Cour des comptes identifie trois formes de fraude au détachement. Elles sont décrites ici sans qu’aucune
entreprise ne soit nommée : aucune décision publique et opposable ne fonde une telle mise en cause sur ce champ.
Forme
Ce qu’elle recouvre
Omission des formalités déclaratives
Le détachement n’est pas déclaré à l’administration française
Non-respect du noyau dur
Les droits garantis au salarié détaché, notamment de rémunération et de durée du travail, ne sont pas appliqués
Fraude à l’établissement
Une société boîte aux lettres, sans activité réelle dans le pays d’origine, sert de support à l’affiliation
Trois procédés s’y ajoutent, qui ne sont pas des fraudes en eux-mêmes mais rendent les précédentes plus difficiles à
détecter : la sous-traitance en cascade, qui dilue la responsabilité sur une chaîne de contrats, les
sociétés éphémères, qui disparaissent avant le recouvrement, et la pluriactivité
artificielle, qui sert à faire relever le salarié d’un régime de sécurité sociale différent de celui du pays
où il travaille effectivement.
Sources : Cour des comptes, Rapport public annuel 2019, p. 64-65 ; Cour des comptes, avril 2026, p. 78-79.
Zéro contrôle conjoint depuis 2022
C’est le chiffre le plus frappant de cette page, et il vaut zéro. Les contrôles conjoints des CODAF,
les comités départementaux anti-fraude, portant sur les prestations de services internationales, c’est-à-dire sur le
détachement, ont disparu.
Année
Contrôles conjoints CODAF sur les prestations de services internationales
2020
30
2021
8
2022
0
2023
0
2024
0
Ce zéro ne signifie pas que les CODAF ont cessé de travailler. En 2024, ils ont conduit 1 880 contrôles
dans le commerce de proximité, 1 527 dans l’hôtellerie-restauration, 1 172 dans le
transport routier et 1 106 dans le BTP. L’effort existe, il porte ailleurs.
La conclusion à en tirer est descriptive et non accusatoire : le champ où la fraude est la mieux documentée
qualitativement, avec trois formes identifiées dès 2019, est celui où l’effort de contrôle interservices a disparu.
Mais une baisse des contrôles mesure une baisse de la détection, pas une baisse ni une hausse de la
fraude. Nature du constat : détecté, c’est-à-dire effort de contrôle. Statut : constaté. On remarquera par ailleurs
que les agences de travail temporaire, premier secteur de détachement en volume en 2017, comptent 44 contrôles
conjoints en 2024.
Source : Cour des comptes, avril 2026, annexe n° 15, tableau n° 27, p. 173, chiffres consolidés MICAF.
Ce qui a été redressé, et ce qui est réellement rentré
Les dernières données publiées croisant redressement et recouvrement sur ce champ sont anciennes, elles portent sur
2016 et 2017. Elles sont présentées comme telles, à titre d’antériorité, et non comme la situation
actuelle.
Part des redressements globaux au titre du travail illégal (541 M€ en 2017)
Non précisé par la source
8 %
Part identifiée comme recouvrée
moins de 0,5 % en septembre 2017
Non précisé par la source
Notifié n’est pas encaissé
Les 51 M€ de 2016 et les 40,5 M€ de 2017 sont des montants notifiés. Le montant
recouvré est d’une tout autre nature, et il était quasi nul : moins de 0,5 % des redressements de
2016 étaient identifiés comme recouvrés en septembre 2017. Ces deux grandeurs ne s’additionnent pas et ne se
substituent pas.
Un détail procédural explique une partie du blocage. Avant de pouvoir réclamer les cotisations, la jurisprudence de la
Cour de justice de l’Union européenne impose d’obtenir le retrait du formulaire A1 par
l’État qui l’a délivré. Or seules 16 demandes de retrait avaient été adressées à d’autres États membres
en 2016. Sans retrait préalable, le redressement notifié reste juridiquement fragile, ce qui pèse mécaniquement sur le
recouvrement.
Source : Cour des comptes, Rapport public annuel 2019, « La lutte contre la fraude au travail détaché », p. 72.
Ce qui est proposé, et qui n’est pas en vigueur
En avril 2026, la Cour des comptes préconise d’interdire la sous-traitance au-delà du troisième rang dans la
construction. C’est une recommandation adressée aux pouvoirs publics, pas une règle applicable. La distinction
est essentielle : à ce jour, aucune décision législative n’a été prise sur ce fondement.
La Cour s’appuie sur des précédents sectoriels déjà en vigueur, où le législateur a limité ou interdit la sous-traitance
en chaîne.
Secteur
Fondement juridique
Statut
Sécurité privée
Article L. 612-5-1 du code de la sécurité intérieure
En vigueur
Rénovation énergétique
Loi du 2 mai 2024
En vigueur
Construction
Recommandation n° 4 de la Cour des comptes, avril 2026
Préconisation, non appliquée
Source : Cour des comptes, avril 2026, p. 78-79 et recommandation n° 4.
Combien la fraude au travail détaché coûte-t-elle à la Sécurité sociale ?
Personne ne le sait, et c’est le fait central de ce dossier : il n’existe aucune évaluation chiffrée du
manque à gagner de cotisations associé au travail détaché. Ce n’est ni un montant estimé, ni détecté, ni
recouvré, c’est un vide de mesure. Tout chiffre qui circulerait sur ce champ serait donc une extrapolation,
et non une estimation officielle.
Combien y a-t-il de travailleurs détachés en France ?
En 2024, 472 000 formulaires A1 ont été accordés pour des travailleurs détachés en France, contre 185 000 en
2014, soit un peu plus qu’un doublement en dix ans. Attention à la nature du chiffre : il s’agit de
formulaires délivrés sur une année, pas d’un effectif de personnes présentes à un instant donné, un même
salarié pouvant faire l’objet de plusieurs détachements successifs.
Quels secteurs emploient le plus de travailleurs détachés en France ?
La dernière ventilation sectorielle publiée par la Cour des comptes porte sur 2017 : l’intérim arrivait en
tête avec 144 000 salariés détachés, devant l’industrie (101 000) et le BTP (68 500). Rapporté à l’emploi
national, le classement change : le détachement équivalait à 21,9 % de l’emploi agricole, 5,7 % du BTP et
2,2 % de l’industrie.
Combien de contrôles sont menés sur le travail détaché en France ?
Les contrôles conjoints des CODAF portant sur les prestations de services internationales, c’est-à-dire sur
le détachement, sont passés de 30 en 2020 à 8 en 2021, puis à zéro en 2022, 2023 et 2024. Sur la même année
2024, les CODAF ont conduit 1 880 contrôles dans le commerce de proximité et 1 106 dans le BTP. Une baisse
des contrôles mesure une baisse de la détection, elle ne dit rien de l’évolution de la fraude elle-même.
Pourquoi les cotisations redressées sur le travail détaché ne rentrent-elles pas ?
Sur les données publiées, moins de 0,5 % des redressements notifiés en 2016 étaient identifiés comme
recouvrés en septembre 2017. Un obstacle procédural l’explique en partie : la jurisprudence de la Cour de
justice de l’Union européenne impose d’obtenir d’abord le retrait du formulaire A1 par l’État d’origine
avant de pouvoir réclamer les cotisations. Or seules 16 demandes de retrait avaient été adressées à d’autres
États membres en 2016.
La sous-traitance en cascade va-t-elle être interdite dans la construction ?
Ce n’est pas une règle en vigueur, c’est une préconisation. En avril 2026, la Cour des comptes recommande
d’interdire la sous-traitance au-delà du troisième rang dans la construction, sur le modèle des interdictions
sectorielles déjà applicables à la sécurité privée (article L. 612-5-1 du code de la sécurité intérieure) et
à la rénovation énergétique (loi du 2 mai 2024). Aucune décision législative n’a été prise sur ce fondement
à ce jour.
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