Les États-Unis publient un écart fiscal depuis 1983, le Royaume-Uni depuis 2005.
La France a produit
sa première estimation en septembre 2024, sur la seule TVA déclarée de 2019 : 6 à 10 Md€.
Aucun autre prélèvement obligatoire ne fait l’objet d’une estimation publiée par l’administration française.
La France est pourtant mesurée : Bruxelles chiffre chaque année son écart de TVA, et le centre commun
de recherche de la Commission a calculé pour elle un écart d’impôt sur les sociétés. Cette page dit ce qui est mesuré,
par qui, et pourquoi la France ne le fait pas elle-même.
L’écart fiscal, ou tax gap, est la différence entre l’impôtthéoriquement dû selon la loi et
l’impôteffectivement collecté. C’est une grandeur estimée, qui ne se confond ni avec
les redressements notifiés par le contrôle fiscal, ni avec les sommes réellement encaissées.
Les montants notifiés et encaissés sont détaillés sur la page
chiffres réels du contrôle fiscal. Ils ne répondent pas à la question posée
ici : combien manque-t-il au total ? Publier un écart fiscal, c’est accepter de chiffrer sa propre ignorance. C’est
précisément ce que la France ne fait pas.
La seule estimation française porte sur la TVA déclarée de 2019
En septembre 2024, la DGFiP a publié la première estimation française d’écart fiscal. Elle porte sur un seul impôt et
un seul exercice : le chiffrage précis est de 6,9 à 9,1 Md€, arrondi publiquement en
6 à 10 Md€, pour la TVA déclarée de 2019, soit
4 à 5 % de la TVA collectée.
Ce que la DGFiP dit de la structure de ce manque à gagner
La publication ne se limite pas à un montant, et cette partie est rarement citée. Le
commerce concentre 30 % du manque à gagner. Les taux de sous-déclaration les plus élevés se
trouvent dans l’immobilier et dans l’hébergement-restauration, à 13 % de la
TVA du secteur. Surtout, 44 % des irrégularités relèvent de la dissimulation ou de l’omission
d’opérations : le reste tient principalement à des erreurs de taux ou de déduction, qui ne sont pas de la
fraude. Un écart fiscal n’est donc pas un montant de fraude, y compris dans la seule mesure française.
Ce que cette estimation exclut, et qu’il faut donner avec le chiffre
les entreprises défaillantes, celles qui n’ont déposé aucune déclaration ;
le régime de franchise ;
les contrôles portant sur les demandes de remboursement de crédits de TVA ;
les pénalités ;
et le biais de détection n’est pas corrigé.
Autrement dit, la seule mesure française d’écart fiscal exclut par construction ceux qui ne déclarent rien,
c’est-à-dire les fraudeurs les plus déterminés. Ce n’est pas une critique de la méthode retenue, qui est explicite
sur son périmètre : c’est une limite qu’il faut citer chaque fois que le chiffre de 6 à 10 Md€ est repris.
Source : DGFiP, « DGFiP Analyses n° 07, Le manque à gagner de TVA en France », septembre 2024, sections 3.1, 5 et 6.1, et tableau 8.
L’autre mesure de la TVA française, celle que Bruxelles produit
L’estimation de la DGFiP n’est pas la seule mesure existante de ce qui échappe à la TVA française.
Il en existe une autre, produite chaque année
pour la France par la Commission européenne, selon une méthode descendante identique dans tous les États
membres. Ce n’est pas la France qui produit ce chiffre, c’est Bruxelles. Et il ne mesure pas la même chose que
les 6 à 10 Md€ de la DGFiP, qui reposent sur une méthode ascendante à partir des contrôles.
Ce chiffre est estimé et son statut est constaté. Il ne se substitue pas
aux 6 à 10 Md€ de la DGFiP et ne s’y additionne pas davantage : les deux mesures portent sur des années
différentes, avec des méthodes de sens opposé et des périmètres qui ne coïncident pas. Ce qu’il change,
en revanche, c’est la formulation du problème français. La France ne publie pas, mais elle est mesurée.
L’absence de chiffrage n’est donc pas une impossibilité technique, c’est un choix de production
statistique.
Source : Commission européenne (CASE, Poniatowski et al.), « VAT gap in Europe, Report 2025 », 11 décembre 2025, tableau 7 et chapitre France p. 106.
Le trou de mesure français ne concerne pas que la TVA. Il concerne aussi, et entièrement, les
bénéfices délocalisés par les multinationales : la France ne produit
aucune estimation officielle du montant des bénéfices transférés, ni de la perte d’impôt sur
les sociétés qui en résulte. La Cour des comptes intitule le premier chapitre de son rapport public
thématique de décembre 2025 « La fraude fiscale : un phénomène mal cerné et non chiffré ».
Conséquence directe : tous les chiffres qui circulent sur ce canal sont d’origine
académique ou associative, jamais administrative. Deux faits datés situent l’état des
travaux. La DGFiP n’a arrêté qu’en juillet 2025 la méthodologie qui lui permettrait
d’estimer la fraude évitée grâce aux accords préalables en matière de prix de transfert, par la méthode dite
de la double différence, et aucun résultat n’a été publié. Sur le plan opérationnel, la France se place au
cinquième rang des États membres recourant aux contrôles multilatéraux, quand les Pays-Bas
et l’Allemagne les mobilisent trois à quatre fois plus.
Contrôles simultanés menés par la France
2018
2020
2022
2023
2024
Nombre
16
13
10
8
13
⬜ Hypothèse de calculStatut : non établi, et c’est un constat d’absence de mesure
Il n’existe aucun chiffre officiel français du manque à gagner d’impôt sur les sociétés lié aux transferts de bénéfices. Cette page n’en propose donc aucun. L’absence de mesure est elle-même le constat.
Source : Cour des comptes, « La lutte contre la fraude fiscale », décembre 2025, chapitre I, p. 33 et 55-56.
Ce que la France n’a pas publié, le centre commun de recherche l’a calculé
Une réponse partielle existe, et elle ne vient pas de Paris. En juin 2025,
le centre commun de recherche de la Commission a établi le premier écart d’impôt sur les
sociétés selon une méthode identique pour 23 États membres. La France y ressort à
6,66 % des recettes d’impôt sur les sociétés collectées pour l’année de référence 2017,
méthode fondée sur la valeur ajoutée brute, soit 5,89 % en base PIB. C’est la
8e valeur la plus faible, contre une moyenne non pondérée de 10,9 %.
Avertissement à donner avec ce chiffre, sans quoi il est trompeur
Cette méthode ne capte ni l’érosion de base ni les transferts de bénéfices. Le rapport
précise que pour la France, comme pour le Danemark, la Finlande, la Suède et l’Autriche, c’est
précisément le transfert de bénéfices qui constitue la principale source de perte de recettes d’impôt sur
les sociétés, et non l’évasion domestique. Un taux bas ne signifie donc pas une faible perte :
il signifie que le canal principal est hors du champ de la mesure. Montant estimé, statut constaté.
Source : Commission européenne, centre commun de recherche (JRC), « The Corporate Income Tax Gap », juin 2025, tableau A.3 et p. 55 et 71.
Qui mesure, qui ne mesure pas
Sur 58 administrations fiscales examinées par l’OCDE, 30 % publient régulièrement un écart fiscal, dont
5 à un rythme annuel : Australie, Canada, Italie, Royaume-Uni et Suède. Le Portugal, la Grèce et
l’Espagne estiment leur écart fiscal mais ne le publient pas, ce qui constitue une troisième position
entre mesurer et ignorer.
Pays
Depuis
Ce que documente la source
États-Unis
1983
Publication régulière
Royaume-Uni
2005
Publication annuelle, avec bornage de la zone non examinée
Australie, Canada, Italie, Suède
Non précisé par la source
Publication annuelle
Portugal, Grèce, Espagne
Aucune publication
Écart estimé, mais non publié
France
Septembre 2024
Estimation unique publiée : TVA déclarée, exercice 2019. Mesurée par ailleurs chaque année par la Commission européenne
Deux sources officielles divergent sur ce que la France produit
La Cour des comptes situe les travaux français sur l’écart d’impôt sur les sociétés au stade de la
détermination du champ. La Commission européenne écrit autre chose. Dans son inventaire de décembre 2025, quatorze États membres disposent d’une
équipe dédiée à l’écart fiscal, dont la France ; neuf estiment un écart sur l’impôt sur le revenu et
six sur l’impôt sur les sociétés, dont la France, avec une production signalée
« pour usage interne » et non publiée.
Les deux affirmations ne peuvent pas être vraies au même degré. Cette page ne tranche pas : soit la France
produit un écart d’impôt sur les sociétés qu’elle ne publie pas, soit l’inventaire européen la classe à
tort. La divergence est en elle-même une information. La Commission ajoute que « dans la plupart des cas,
les résultats ne sont pas systématiquement publiés », et que seules l’Italie et la Suède publient
régulièrement par impôt, la Finlande s’y étant mise en 2024.
Sources : OCDE, « Administration fiscale 2024 », citée par la Cour des comptes, « La lutte contre la fraude fiscale », décembre 2025, p. 30 ; Commission européenne, DG TAXUD, « Mind the Gap », 11 décembre 2025, section III, p. 6.
Le contre-exemple britannique : chiffrer jusqu’à la zone qu’on n’examine pas
Le National Audit Office britannique fait exactement l’inverse de l’approche française. Au lieu de renoncer
faute de certitude, il borne explicitement son ignorance, en séparant trois blocs de nature différente
qu’il ne confond jamais.
Pourquoi ce total est reproduit ici sans être repris à notre compte
La dernière ligne additionne un montant détecté (12 Md£) et deux montants estimés
(41 Md£, puis 3 à 28 Md£). Ce sont trois grandeurs de nature différente. Cette fourchette figure sur cette page parce
que le NAO la publie lui-même, et non parce que l’addition serait méthodologiquement légitime. Ce site ne pratique
pas cette opération sur les chiffres français, où notifié, encaissé et estimé restent trois colonnes séparées.
L’intérêt méthodologique n’est donc pas le total, c’est la troisième ligne. Le NAO chiffre la part de l’assiette
qu’il n’a jamais regardée, en donnant une fourchette large et l’hypothèse qui la produit. Aucune
publication française ne fait cet exercice. La France dispose donc d’un chiffre sur une petite partie de son
assiette, et de rien du tout sur l’étendue de ce qu’elle ignore.
Source : National Audit Office, « Estimating and reporting fraud and error in annual reports and accounts », février 2025, cité par la Cour des comptes, décembre 2025, annexe n° 2, p. 93.
Pourquoi les résultats du contrôle fiscal ne mesurent pas la fraude
C’est le point technique le plus important de cette page. Le contrôle fiscal français est ciblé : il
sélectionne les dossiers à risque. Ses résultats mesurent donc ce que l’administration a su viser, jamais ce qui lui
échappe. Pour extrapoler, il faut des contrôles tirés au sort.
La DGFiP en a mené en 2022 sur 610 entreprises tirées au sort, dont
539 en contrôle externe et 71 sur pièces, puis a décidé de ne pas renouveler l’expérience. Les écarts
entre contrôle aléatoire et contrôle ciblé sont considérables.
Indicateur
Contrôles aléatoires 2022
Contrôles ciblés
Taux de rectification
23,7 %
33,6 %
Montant moyen rectifié
17 592 €
131 700 €
Ces deux colonnes ne se comparent pas pour dire laquelle est la « bonne » : elles mesurent deux populations
différentes. Le tirage au sort est la seule méthode qui autorise une extrapolation, mais cette expérience-ci ne
l’aurait pas permise pour autant : elle était limitée à deux sous-secteurs, et ne couvrait donc pas
l’ensemble des entreprises. C’est la méthode qui a été abandonnée, avant d’avoir été menée à une échelle exploitable.
Aucun contrôle aléatoire n’a été réalisé depuis, alors que 63,8 % des pays interrogés par l’OCDE en
pratiquent.
Le motif de l’abandon est écrit noir sur blanc
La DGFiP n’a pas souhaité renouveler l’expérience, « estimant qu’elle conduit à mobiliser des effectifs
sur des contrôles au rendement faible ». Le rendement est effectivement bien plus faible en montant :
17 592 € de rectification moyenne contre 131 700 € pour un contrôle ciblé, soit un
rapport de un à huit, alors que le taux de rectification reste du même ordre, 23,7 %
contre 33,6 %. L’arbitrage est donc explicite : le rendement immédiat a été préféré à la
connaissance de l’assiette, alors que le tirage au sort est le seul moyen d’éliminer le biais de
sélection.
Deux éléments manquent souvent au débat français sur ce point. D’abord la liste des pays qui pratiquent les
contrôles aléatoires, la plupart avec une actualisation annuelle : Australie, Canada, Danemark,
États-Unis, Irlande, Suède, Royaume-Uni. Ensuite, et surtout, le fait que la France sait le faire :
les Urssaf réalisent des contrôles aléatoires depuis 2012 pour mesurer le travail dissimulé.
L’obstacle n’est donc ni méthodologique ni administratif.
Sources : Cour des comptes, « La lutte contre la fraude fiscale », rapport public thématique, décembre 2025, p. 34 et note 40 ; DGFiP, « DGFiP Analyses n° 07 », septembre 2024, section 5 et tableau 8.
Les moyens réellement affectés à la mesure
Les faits datés ci-dessous situent la priorité accordée au chiffrage. Ils ne relèvent pas de l’opinion : ce sont des
constats de la Cour des comptes et des réponses ministérielles à des questions écrites parlementaires.
Avril à novembre 2019
Une commande politique à délai intenable
Annonce présidentielle le 25 avril 2019, lettre de saisine du Premier ministre le 9 mai, remise exigée avant la fin du mois de novembre. La Cour des comptes écrit : « Il n’était donc pas envisageable que la Cour puisse produire une évaluation robuste de la fraude dans un délai aussi restreint ». Les administrations étrangères mettent deux à quatre ans à construire un chiffrage.
Octobre 2023
Un Conseil d’évaluation des fraudes réuni une seule fois
Créé pour chiffrer la fraude fiscale, sociale, douanière et aux aides publiques, il se réunit le 10 octobre 2023. La deuxième réunion, prévue le 13 juin 2024, est annulée après la dissolution de l’Assemblée nationale, et aucune autre n’est recensée jusqu’à la réponse ministérielle du 19 juin 2025. L’administration le qualifie de « structure informelle » dont le fonctionnement « ne génère aucun coût significatif ».
Trois emplois d’économistes-statisticiens sont créés pour évaluer l’écart fiscal de l’ensemble des impôts français. La première publication, sur la TVA, paraît le même mois.
L’engagement de publier un écart fiscal sur l’impôt sur les sociétés pour la fin 2025 n’a pas été tenu et la recommandation de la Cour des comptes est reportée à 2027. Selon la Cour, les travaux en sont au stade de la détermination du champ ; l’inventaire européen publié le même mois classe au contraire la France parmi les États qui produisent déjà un tel écart, sans le publier (voir la divergence entre ces deux sources).
Un rapport annuel au Parlement sur l’écart de TVA est obligatoire depuis l’article 25 de la loi de finances
rectificative pour 2014. Le rapporteur spécial de la commission des finances du Sénat constatait en novembre 2019
qu’« aucun chiffrage n’y est communiqué aux parlementaires » et que « le rapport remis cette année se limite à des
considérations méthodologiques sur les difficultés d’évaluation de l’écart de TVA ». L’obligation de remettre un
rapport existait donc dix ans avant la première estimation.
Trois postes en France, une commission de quinze personnes en Italie
Le point de comparaison institutionnel manque à ce constat, et c’est lui qui explique pourquoi trois postes ne
suffisent pas. L’Italie confie son écart fiscal à une commission de quinze
personnes, trois universitaires et des représentants de huit administrations, réunie quatre à cinq
fois par an. L’Australie s’appuie sur un collège de trois experts indépendants
qui rendent un avis public sur la méthode retenue. Dans les deux cas, le chiffrage est adossé à une instance
extérieure à l’administration fiscale, ce qui répond par construction à l’objection d’impartialité. La Cour des
comptes juge les moyens français « aujourd’hui insuffisants pour rattraper son retard ».
Les trois causes institutionnelles identifiées dès 2019
Elles sont distinctes des causes matérielles ci-dessus, et la Cour des comptes les formulait déjà en novembre
2019. D’abord l’émiettement du recouvrement entre la DGFiP, l’Acoss et la direction générale
des douanes et droits indirects, qui interdit une vision d’ensemble. Ensuite « une volonté politique
d’évaluation de la fraude fiscale qui s’est moins nettement exprimée que dans les pays anglo-saxons ». Enfin,
et c’est le point le plus structurant, « une suspicion toujours possible dans l’opinion publique concernant
l’impartialité des chiffres produits par l’administration fiscale qui, à la différence de bon nombre de ses
homologues étrangères, n’est pas organisée en France sous la forme d’une agence indépendante ».
Dans tous les pays comparés, le chiffrage est pourtant produit par l’administration fiscale elle-même. La Cour
qualifie d’« exception très notable » le fait que le Gouvernement lui ait demandé à elle, et non à
l’administration, de définir la méthodologie.
Sources : Cour des comptes, « La lutte contre la fraude fiscale », décembre 2025, p. 32 ; Cour des comptes, « La fraude aux prélèvements obligatoires », communication au Premier ministre, novembre 2019, p. 5-6, 25-26 et 66 ; Sénat, réponses aux questions écrites n° 02549 (27 mars 2025) et n° 02399 (19 juin 2025) ; Sénat, commission des finances, rapport général n° 140 (2019-2020), tome III, annexe 26, 21 novembre 2019.
Ce que l’absence de chiffrage empêche de savoir
Voici la conséquence budgétaire, mesurable, de tout ce qui précède. Faute d’écart fiscal, la
performance du contrôle n’est pas évaluable. La Cour des comptes constate que l’ensemble des
droits rappelés et des taxes et crédits d’impôt non remboursés est passé de 16,1 Md€ en 2015 à
17,4 Md€ en 2024, soit +8 % en euros courants, quand les recettes fiscales
encaissées par la DGFiP progressaient de 44 % sur la même période.
Deux lectures opposées, les mêmes chiffres
Personne ne peut dire si cette quasi-stagnation traduit une amélioration du civisme fiscal,
donc un succès, ou une perte d’efficacité du contrôle, donc un échec. Les deux lectures
sont compatibles avec les mêmes données. C’est exactement ce qu’un écart fiscal permettrait de trancher, et
c’est pour cela que son absence n’est pas un détail statistique mais un angle mort de pilotage.
Ne pas confondre deux séries
Cet agrégat de 16,1 puis 17,4 Md€ n’est pas la série des résultats notifiés du contrôle
fiscal, qui vaut 21,19 Md€ en 2015 et 20,05 Md€ en 2024 et figure sur la page consacrée aux
chiffres du contrôle fiscal. Les périmètres diffèrent et les
deux séries ne se substituent pas l’une à l’autre. Il s’agit ici de montants notifiés et recouvrés, jamais
estimés.
Source : Cour des comptes, « La lutte contre la fraude fiscale », décembre 2025, synthèse p. 9.
Publier un écart fiscal ne fait pas baisser la fraude
Cette précaution est indispensable avant de conclure, faute de quoi cette page défendrait une thèse que
personne n’a démontrée. Statut : non établi. Les pays qui publient ont bien vu leur ratio
baisser, mais aucune de ces évolutions n’a fait l’objet d’une évaluation contrefactuelle
isolant l’effet propre de la mesure. Elles coïncident avec la facturation électronique, l’échange automatique
d’informations et la numérisation du paiement.
En valeur, l’écart britannique a presque doublé, de 32,8 à 59,2 Md£, pendant que le ratio
baissait. Et l’estimation est elle-même instable : HMRC a révisé son exercice 2022-23 de
4,8 % dans la publication de 2024 à 5,7 % en 2025, puis
6,6 % en 2026. Le producteur du chiffre le plus expérimenté au monde le corrige de près
de deux points, trois ans après.
HMRC ajoute qu’il n’est pas pertinent de fixer un seuil de fraude à ne pas dépasser « en raison de
l’incertitude des résultats, de leurs révisions successives dans le temps et de leur nature
rétrospective », et que le montant évalué ne doit pas être lu comme un supplément de recettes
disponibles. C’est la mise en garde la plus utile de cette page : un écart fiscal n’est pas une
réserve budgétaire.
Ce que l’écart fiscal apporte n’est donc pas un rendement, c’est une capacité de pilotage : savoir ce qui
échappe, où, et si l’action publique le réduit. C’est précisément ce que la section précédente montre que la
France ne sait pas faire.
Sources : HMRC, « Measuring tax gaps 2026 », tableau 1.4 ; Cour des comptes, novembre 2019, p. 66 ; Commission européenne, « Mind the Gap », décembre 2025.
Ce que l’économie non observée de l’Insee n’est pas
C’est la mesure la plus souvent confondue avec la fraude fiscale dans le débat public, et elle n’en est pas une.
L’économie non observée est une correction que l’Insee applique aux comptes nationaux pour ne pas
sous-estimer le PIB. En base 2020, sur l’exercice 2019, elle atteint 64,9 Md€ de valeur ajoutée.
Composante
Montant 2019, base 2020
Activités non observées d’entités déclarées
43,3 Md€
Activités légales non déclarées
16,6 Md€
Activités illégales, dont 3,3 Md€ de stupéfiants et 1,6 Md€ de contrebande de tabac
5,0 Md€
Total
64,9 Md€ (69,5 Md€ en base 2014)
L’Insee précise que « l’activité dissimulée estimée pour le besoin des comptes nationaux n’est pas une estimation
directe de la fraude fiscale », et que l’activité des entités sans existence juridique est « déterminée à dire
d’experts ». Deux limites supplémentaires : il s’agit de valeur ajoutée, pas d’impôt manquant, et la
composante principale repose sur des données de contrôle fiscal de 2014. Reprendre ces 64,9 Md€
comme un montant de fraude fiscale est une erreur de lecture, dans quelque sens qu’on la commette.
Sources : Insee, « Fiche méthodologique n° 1 : une nouvelle estimation de l’activité dissimulée en base 2020 », mai 2024 ; tableau repris par le HCFiPS, « Observatoire du travail dissimulé », janvier 2025.
Un cas d’espèce du renoncement à mesurer : le tabac
L’État n’a engagé qu’en 2023 le développement d’une capacité publique d’estimation du marché parallèle
du tabac. Pendant ce temps, le champ a été occupé par des estimations financées par l’industrie. Résultat : deux ordres
de grandeur inconciliables circulent.
Aucun des deux ordres de grandeur ne peut être présenté ici comme établi. Ils ne sont pas conciliables et n’ont pas
le même commanditaire. Un écart du simple au double sur une assiette fiscale n’est pas un détail méthodologique :
il change la conclusion du débat sur la fiscalité du tabac. La réponse ministérielle indique que « la douane a
également entamé des travaux, en coopération avec la MILDECA, visant au développement d’une capacité publique
souveraine d’estimation et d’analyse du marché parallèle des produits du tabac ».
La leçon dépasse le tabac : quand la puissance publique ne mesure pas, elle ne laisse pas un vide, elle laisse la place
à des chiffres produits par des acteurs intéressés. C’est le coût politique de l’absence d’écart fiscal, et il est
indépendant du montant réel de la fraude.
Sources : Assemblée nationale, réponse à la question écrite n° 1403 (Serge Muller), publiée le 3 juin 2025 ; HCFiPS, note annuelle, janvier 2026.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’écart fiscal ?
L’écart fiscal, ou tax gap, est la différence entre l’impôt théoriquement dû selon la loi et l’impôt
effectivement collecté. C’est une grandeur estimée, distincte des redressements notifiés par le contrôle
fiscal et des sommes réellement encaissées. Un pays qui publie un écart fiscal accepte de chiffrer sa propre
ignorance.
Combien la fraude fiscale coûte-t-elle réellement à la France ?
Personne ne le sait officiellement. La seule estimation publiée par l’administration française porte sur
la TVA déclarée de 2019 : 6,9 à 9,1 Md€, arrondis en 6 à 10 Md€, soit 4 à 5 % de la TVA collectée. Elle
exclut explicitement les entreprises qui n’ont déposé aucune déclaration, c’est-à-dire les fraudeurs les
plus déterminés, et ne corrige pas le biais de détection. La Commission européenne, elle, chiffre l’écart
de conformité TVA français à 12 121 M€ en 2023, soit 5,6 % de la TVA théoriquement due : une autre
méthode, une autre année, un autre périmètre, et surtout un chiffre qui ne vient pas de Paris.
Pourquoi la France ne publie-t-elle pas d’écart fiscal comme le Royaume-Uni ?
Trois raisons documentées. Les moyens : trois emplois d’économistes-statisticiens créés en septembre 2024
pour l’ensemble des impôts, quand l’Italie mobilise une commission de quinze personnes et l’Australie un
collège de trois experts indépendants. Le calendrier politique : la Cour des comptes a disposé de six mois
en 2019, quand les administrations étrangères mettent deux à quatre ans. Et la méthode : sans contrôles
fiscaux aléatoires, abandonnés après 2022, aucune extrapolation statistiquement valide n’est possible.
La Cour des comptes ajoutait dès 2019 une cause institutionnelle : l’administration fiscale française
n’est pas organisée en agence indépendante, ce qui expose ses chiffres à une suspicion d’impartialité.
Les 64,9 milliards d’euros d’économie non observée de l’Insee sont-ils de la fraude fiscale ?
Non, et l’Insee l’écrit explicitement : « l’activité dissimulée estimée pour le besoin des comptes nationaux
n’est pas une estimation directe de la fraude fiscale ». Ces 64,9 Md€ sont de la valeur ajoutée en base 2020,
pas de l’impôt manquant, et comprennent 43,3 Md€ d’activités non observées d’entités pourtant déclarées.
Une partie repose sur des données de contrôle fiscal de 2014.
Quand la France publiera-t-elle un écart fiscal sur l’impôt sur les sociétés ?
L’engagement portait sur la fin de l’année 2025 et n’a pas été tenu ; la recommandation de la Cour des
comptes est reportée à 2027. Deux sources officielles divergent sur l’état des travaux : la Cour les situe
au stade de la détermination du champ, quand l’inventaire de la Commission européenne de décembre 2025
range la France parmi les six États membres qui estiment déjà un écart d’impôt sur les sociétés, pour
usage interne et sans publication. En attendant, le centre commun de recherche de la Commission a calculé
cet écart pour la France : 6,66 % des recettes d’impôt sur les sociétés en 2017, avec un avertissement
décisif, cette méthode ne capte ni l’érosion de base ni les transferts de bénéfices.
Pourquoi les résultats du contrôle fiscal ne mesurent-ils pas la fraude ?
Parce que le contrôle est ciblé : il mesure ce que l’administration a su viser, jamais ce qui lui échappe.
L’expérience de contrôles aléatoires menée en 2022 sur 610 entreprises, dont 539 en contrôle externe,
donnait un taux de rectification de 23,7 % contre 33,6 % pour les contrôles ciblés, et un montant moyen de
17 592 € contre 131 700 €. La DGFiP ne l’a pas renouvelée, « estimant qu’elle conduit à mobiliser des
effectifs sur des contrôles au rendement faible » : le rendement immédiat a été préféré à la connaissance
de l’assiette, alors que le tirage au sort est le seul moyen d’éliminer le biais de sélection.
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