Évasion fiscale offshore des Français : ce qui est estimé, ce que l’État a récupéré
Le patrimoine financier des ménages français détenu offshore est estimé à
676,4 milliards de dollars en 2023, soit 22,1 % du PIB. L’État a
effectivement récupéré 8,3 milliards d’euros par son guichet de régularisation, de 2013 à
2017. Ces deux nombres ne se comparent pas : le premier est un patrimoine détenu, estimé, et légal dès
lors qu’il est déclaré ; le second est de l’impôt encaissé. Trois grandeurs se croisent dans ce dossier et
ne s’additionnent jamais : ce qui est détenu, ce qui est révélé, ce qui rentre.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
Le patrimoine financier offshore des ménages français est estimé à 676,4 milliards de dollars en 2023, soit environ 625 milliards d’euros et 22,1 % du PIB (EU Tax Observatory, décembre 2025). Au 22 septembre 2026, la dette publique de la France atteint environ 3 571 milliards d'euros (estimation en temps réel), soit 118,6 % du PIB. Dernier chiffre officiel INSEE : 3 460,5 milliards d'euros fin 2025 (115,6 % du PIB).
Offshore n’est pas synonyme de fraude
La distinction qui conditionne toute la lecture
Détenir un compte ou un portefeuille à l’étranger est parfaitement légal dès lors qu’il est
déclaré à l’administration fiscale. Les montants de cette page mesurent un patrimoine détenu
hors du pays de résidence, pas un montant de fraude. Seule une fraction de ce patrimoine échappe à
l’impôt, et cette fraction n’est pas connue pour la France.
Trois grandeurs sont utilisées ici, et elles ne s’additionnent jamais : le stock estimé
détenu à l’étranger, le manque à gagner annuel estimé pour les finances publiques, et les
sommes effectivement recouvrées par l’État. La dernière est la seule qui soit une donnée
comptable.
Rapporté aux 7 096 Md€ d’actifs financiers bruts des ménages français fin 2024, cela représente de l’ordre de 9 % de leur patrimoine financier.
Ce montant est estimé, en aucun cas détecté ni recouvré. Il provient des travaux de
S. Faye, S. Godar, C. Moura et G. Zucman pour l’EU Tax Observatory, publiés en décembre 2025, et des données de
l’Atlas of the Offshore World mises à jour la même année. Le dénominateur, les actifs financiers des ménages,
vient de l’INSEE et de la Banque de France.
EU Tax Observatory / DIW Discussion Paper 2150, décembre 2025
Deux chiffrages antérieurs de la même institution
La même équipe donnait précédemment 545,5 Md USD pour 2022, soit 19,6 % du PIB, dont 165,5 en
Suisse, 217,6 dans les paradis fiscaux européens, 94,6 en Asie et 67,8 en Amérique. Devant le Sénat, lors de la
table ronde du 13 octobre 2021, l’EU Tax Observatory avançait pour la France environ 300 Md€ de
patrimoine offshore et environ 10 Md€ de recettes perdues par an, et pour l’Europe 1 500 Md€
offshore, soit 10 % du PIB, pour 46 Md€ de recettes perdues.
Ces chiffrages reposent sur des millésimes et des périmètres différents. Ils ne doivent être ni additionnés,
ni substitués les uns aux autres. Citer « 300 milliards » en 2026 sans préciser qu’il s’agit d’un
ordre de grandeur avancé en 2021 est une erreur courante.
L’échange automatique n’a pas fait baisser le stock
C’est le résultat le plus contre-intuitif du dossier, et le plus solide. La norme commune de déclaration, entrée
en application au milieu des années 2010, devait vider les comptes offshore. Le stock détenu par les ménages
français a au contraire augmenté.
Précision de lecture : les valeurs 2014 et 2023 proviennent de la série 2001-2023 publiée en 2025, la
valeur 2022 du millésime antérieur de la même série. Le saut apparent entre 2022 et 2023 n’est donc pas une
variation annuelle mesurée à méthode constante.
Atlas of the Offshore World, séries 2001-2022 et 2001-2023 (EU Tax Observatory)
Ce qui a changé, selon l’EU Tax Observatory, n’est pas le stock mais la part non déclarée de ce
stock. Autrement dit, l’argent est resté à l’étranger, mais il y est davantage déclaré. Ce résultat est
cohérent avec le constat des mêmes auteurs à l’échelle mondiale : la richesse offshore est restée
globalement stable en proportion du PIB mondial depuis 2001. Voir aussi
l’échange automatique d’informations fiscales.
De la Suisse vers Singapour
Le déplacement géographique du patrimoine offshore français est, lui, parfaitement mesurable. La Suisse, qui
concentrait plus de la moitié du total en 2001, n’en détient plus qu’un peu plus du tiers en 2023, au profit
des places asiatiques.
Place
Part en 2001
Part en 2023
Valeur 2023
Suisse
52,2 %
35,7 %
241,5 Md USD
Autres places européennes (Luxembourg, îles anglo-normandes)
non détaillé
32,9 %
222,2 Md USD
Places asiatiques (Singapour, Hong Kong)
12,8 %
25,9 %
175,1 Md USD
Places américaines
1,9 %
5,5 %
37,5 Md USD
Ce déplacement compte pour l’action publique : la coopération fiscale européenne, efficace vis-à-vis de la
Suisse et du Luxembourg, porte beaucoup moins sur les places asiatiques.
Atlas of the Offshore World, jeu de données « offshore financial wealth », lignes FRA 2001-2023
La part non déclarée : ce que l’on ne sait pas
C’est le garde-fou méthodologique le plus important de la page. L’EU Tax Observatory estime que
27 % du patrimoine financier offshore mondial était non taxé en 2022 dans son scénario
central, soit 3,2 % du PIB mondial, et 15 % dans son scénario bas, soit 1,8 % du PIB mondial.
L’évasion fiscale offshore aurait ainsi été divisée par environ trois en dix ans.
EU Tax Observatory, Global Tax Evasion Report 2024, octobre 2023, chapitre 1 et figure 1.4
Statut pour la France : non établi
Aucun taux par pays n’est publié. Appliquer les 27 % mondiaux au stock français pour en
déduire « 169 milliards d’euros non déclarés » serait une extrapolation, pas une donnée. Ce calcul
circule pourtant régulièrement. Cette page ne le reprend pas.
Le manque à gagner annuel : deux chiffrages, un écart de un à trois
Le chiffrage de référence : 10 Md€ par an
La première estimation officielle du manque à gagner, avec une méthode commune aux 28 États membres, retient
10,08 Md€ pour la France en 2016, soit 0,48 % du PIB, et 10,74 Md€ par an en
moyenne sur 2004-2016, soit 0,7 % du PIB. Cela représente 23 % de la perte totale de l’Union
européenne à 28, ce qui fait de la France le premier pays de l’Union en perte absolue. Le
patrimoine offshore français correspondant est estimé à 218 Md€ en 2016, soit 12 % du PIB, et 224 Md€ en
moyenne sur 2001-2016.
Commission européenne, Taxation Paper n° 76, ECOPA/CASE, septembre 2019
Deux sources officielles divergent sur le stock lui-même. Le patrimoine offshore français
retenu ici, 218 Md€ en 2016, est très inférieur à celui que l’EU Tax Observatory mesure pour les années
voisines, 535,4 Md USD dès 2014. Les deux séries visent la même grandeur avec des méthodes et des
périmètres différents. Cette divergence est une information en soi : elle interdit de reprendre le
manque à gagner de l’une avec le stock de l’autre.
Le chiffrage à manier avec des pincettes : 29,75 Md€
Une seconde étude commandée par la même Commission européenne deux ans plus tard donne pour la
France 29,75 Md€ en 2018, soit 1,07 % du PIB et 23,95 % du total de l’Union à 27, cinquième
rang de l’Union en part de PIB, et une moyenne 2004-2018 de 13,11 Md€ par an. Ce chiffre circule beaucoup. Il
ne doit pas être utilisé tel quel, et voici pourquoi.
Commission européenne / ECORYS, 2021, tableau 5.12 et fiche pays France
Statut : contesté
L’étude assume un taux de non-conformité de 75 %, hypothèse antérieure à l’échange automatique d’informations.
83 % du total européen de 2018 relève de l’original income tax gap, c’est-à-dire de l’impôt sur le revenu initialement transféré, et non d’un rendement récurrent du stock.
Les auteurs écrivent eux-mêmes que le millésime 2018 est gonflé par la valorisation des titres.
Le seul volet réellement récurrent, l’impôt sur les revenus du capital, ne pèse que 13,7 Md€ pour toute l’Union à 27 en 2018, soit 0,08 % du PIB, auxquels s’ajoutent 6,3 Md€ d’impôt sur la fortune et 0,7 Md€ de droits de succession, sur un total affiché de 124,2 Md€.
Un point de méthode qui mérite un encadré à lui seul
Deux études commandées par la même institution à deux ans d’écart donnent
46 Md€ (2016, ECOPA/CASE) et 124,21 Md€ (2018, ECORYS) de perte fiscale
pour l’Union européenne. L’écart tient à un changement de méthode et à la valorisation boursière de
2017-2018, non à une aggravation de la fraude : ECORYS écrit lui-même que la hausse
entre 2016 et 2018 s’explique principalement par la progression du prix des titres de capital. Ces deux
chiffres ne sont ni additionnables ni comparables entre eux.
Le STDR : 8,3 Md€ réellement encaissés
C’est la seule partie du dossier où l’on quitte l’estimation pour la comptabilité publique. Le service de
traitement des déclarations rectificatives, ouvert en juin 2013 après l’affaire Cahuzac et fermé le
31 décembre 2017, offrait aux détenteurs d’avoirs non déclarés un guichet de régularisation à pénalités
réduites.
🟦 Source officielleBilan officiel du STDR au 31 décembre 2017
Plus de 50 000 dossiers complets déposés.
Plus de 35 Md€ d’avoirs révélés.
8,3 Md€ recouvrés par l’État, 900 M€ à 1 Md€ supplémentaires étant attendus au titre de 2018.
Au 13 juillet 2018 : 42 500 dossiers traités, 7 500 encore en stock.
Réponse ministérielle, question écrite AN n° 9240, JO du 9 octobre 2018, p. 9056
35 Md€ d’avoirs révélés et 8,3 Md€ recouvrés ne sont pas la même chose. Les avoirs révélés
sont un patrimoine ramené dans l’assiette ; les 8,3 Md€ sont l’impôt, les prélèvements sociaux, les
pénalités et les intérêts effectivement encaissés sur ce patrimoine. Confondre les deux multiplie le
résultat par plus de quatre.
Amendes pour non-déclaration de comptes à l’étranger
747 M€
10,6 %
Les pénalités et intérêts de retard représentent 1,14 Md€, soit 16,2 % du total. L’exécution annuelle est de
1,914 Md€ en 2014, 2,654 Md€ en 2015, 2,476 Md€ en 2016 et 1 à 1,2 Md€ en 2017.
D’où venaient ces avoirs
80 % des dossiers portent sur des comptes bancaires en Suisse, 8 % au Luxembourg.
91 % des dossiers ne contiennent que des comptes bancaires, sans montage.
65 % des avoirs ont pour origine une succession ou une donation, contre 13 % une épargne exportée ou des revenus non déclarés.
Montant moyen par dossier traité : 928 073 €.
La Cour des comptes en tire une conclusion mesurée : la procédure a soldé le passé des héritiers, mais
elle « n’a pas permis de véritablement s’attaquer à la fraude internationale organisée » reposant
sur les montages les plus sophistiqués. Le STDR a donc traité un stock ancien de comptes dormants, pas
l’ingénierie fiscale contemporaine.
Cour des comptes, communication STDR, octobre 2017
Le STDR n’était pas une première : la cellule de régularisation ouverte en 2009, après la révélation des
listes HSBC, avait porté sur environ 7 Md€ d’avoirs et permis d’encaisser
1,2 Md€.
Pourquoi un STDR bis rapporterait moins
C’est la question que le sujet appelle immédiatement : pourquoi ne pas rouvrir le guichet ? La
réponse tient à un fait juridique précis, et elle mérite d’être présentée comme un raisonnement, pas comme un
chiffrage.
1er janvier 2018 : suppression de l’ISF, remplacé par l’IFI
Actifs financiers : hors du champ de l’IFI, qui ne frappe que l’immobilier
L’impôt de solidarité sur la fortune a fourni près d’un tiers des recettes du dispositif. Il a été supprimé au
1er janvier 2018 par l’article 31 de la loi de finances pour 2018 et remplacé par l’impôt sur la
fortune immobilière, qui ne frappe que l’immobilier et laisse hors champ les actifs financiers, c’est-à-dire
précisément ceux que le STDR ramenait dans l’assiette.
Statut : le fait juridique est certain, l’effet chiffré n’a jamais été évalué
publiquement. On peut affirmer qu’un guichet rouvert aujourd’hui perdrait la principale de ses
recettes historiques. On ne peut pas affirmer de combien. Aucune source officielle n’a produit ce
chiffrage.
Combien d’argent les Français détiennent-ils offshore ?
Le patrimoine financier des ménages français détenu offshore est estimé à
676,4 milliards de dollars en 2023, soit environ 625 milliards d’euros et 22,1 % du
PIB français, de l’ordre de 9 % de leurs actifs financiers bruts. Il s’agit d’une estimation
académique de l’EU Tax Observatory, pas d’un montant détecté ni d’un montant de fraude :
détenir un compte à l’étranger est légal dès lors qu’il est déclaré.
L’échange automatique d’informations a-t-il fait baisser l’argent français à l’étranger ?
Non, pas le stock. Le patrimoine offshore des ménages français est passé de
535,4 milliards de dollars en 2014, dernier pic avant la norme commune de
déclaration, à 676,4 milliards en 2023, et de 18,7 % à 22,1 % du PIB. Ce qui a
changé, selon l’EU Tax Observatory, n’est pas le stock détenu à l’étranger mais la part de ce stock
qui échappe à l’impôt.
Combien l’évasion fiscale offshore coûte-t-elle par an à la France ?
La première estimation officielle, avec une méthode commune aux 28 États membres, retient
10,08 milliards d’euros pour 2016 et 10,74 milliards par an en moyenne sur
2004-2016, ce qui fait de la France le premier pays de l’Union en perte absolue. Une seconde étude
commandée par la même Commission avance 29,75 milliards pour 2018, mais ce chiffre est
contesté et ne doit pas être repris tel quel : il repose sur une hypothèse de
non-conformité de 75 % antérieure à l’échange automatique.
Combien le STDR a-t-il rapporté à l’État ?
Le service de traitement des déclarations rectificatives, ouvert en juin 2013 et fermé le
31 décembre 2017, a permis de recouvrer 8,3 milliards d’euros au 31 décembre 2017,
pour plus de 50 000 dossiers déposés et plus de 35 milliards d’euros d’avoirs
révélés. Ces deux grandeurs sont différentes : les avoirs révélés sont un patrimoine
ramené dans l’assiette, les 8,3 milliards sont ce qui a été encaissé.
D’où venaient les avoirs régularisés au STDR ?
Quatre-vingts pour cent des dossiers portaient sur des comptes en Suisse et 8 % au
Luxembourg, et 91 % ne contenaient que des comptes bancaires. Surtout, 65 % des avoirs
avaient pour origine une succession ou une donation, contre 13 % une épargne exportée ou
des revenus non déclarés. La Cour des comptes en conclut que la procédure a soldé le passé des
héritiers sans atteindre les montages les plus sophistiqués.
Pourquoi ne pas rouvrir un guichet de régularisation comme le STDR ?
Un STDR bis rapporterait structurellement moins : l’ISF a fourni 32,4 % des
recettes du dispositif, et il a été supprimé au 1er janvier 2018 au profit de
l’IFI, qui laisse hors champ les actifs financiers, précisément ceux que le STDR ramenait dans
l’assiette. Le fait juridique est certain, mais l’effet chiffré n’a jamais été évalué
publiquement : c’est un raisonnement, pas un chiffrage.
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