Travail dissimulé : les mesures par secteur
Les contrôles ciblés et les campagnes aléatoires donnent deux lectures différentes.
Le chiffre du BTP que tout le monde cite date de 2013, celui du gardiennage de 2014. Pendant ce temps, sécurité privée, intérim et nettoyage concentrent 19 % des redressements Urssaf pour 5 % de la masse salariale. Cette page sépare ce qui est estimé par tirage au sort de ce qui est détecté par le contrôle, secteur par secteur, avec le millésime de chaque mesure.
Sources : Cour des comptes, avril 2026, tableau n° 13 ; HCFiPS, campagnes datées 2013 à 2024. Références complètes.
Deux grandeurs à ne jamais confondre
Presque toutes les erreurs commises sur ce sujet viennent d’une confusion entre deux mesures qui portent le même nom de « travail dissimulé » mais ne mesurent pas la même chose. Il faut les séparer avant de lire le moindre classement sectoriel.
Prévalence estimée et rendement des contrôles ciblés
| Grandeur | Nature | Ce qu’elle mesure | Comment elle est produite |
|---|---|---|---|
| Taux de cotisations éludées, part d’établissements en infraction | Estimé | La prévalence réelle du phénomène dans un secteur | Campagnes de contrôles tirés au sort, extrapolées |
| Montants redressés, taux de redressement | Détecté | Le rendement du contrôle, c’est-à-dire ce que l’administration a su viser | Contrôles ciblés des Urssaf, notifiés |
Ces deux colonnes ne s’additionnent jamais et ne se classent pas ensemble. Un secteur peut être premier au classement des montants redressés parce qu’il est massivement contrôlé, et modeste en prévalence estimée. Un autre peut afficher le taux de dissimulation le plus élevé du pays sans peser sur le total national. Précision supplémentaire : les montants détectés sont notifiés, et non encaissés. Le passage du notifié au recouvré est traité sur la page fraude sociale.
Où va l’effort de contrôle, et ce qu’il rapporte
Le tableau de la Cour des comptes rapproche, sur le cumul 2019-2024, trois grandeurs par secteur : son poids dans la masse salariale, sa part dans les contrôles Urssaf, et sa part dans les montants redressés. Ces montants sont de nature détectée. Statut : constaté.
Le deuxième bloc redressé par les Urssaf est celui des activités de services administratifs et de soutien, qui regroupe la sécurité privée, l’intérim et le nettoyage. Il rapporte très au-dessus de son poids.
Contrôles Urssaf : répartition sectorielle sur 2019-2024 Sur petit écran, faites défiler horizontalement. Au clavier : flèches gauche et droite.
Le cas des agences de travail temporaire est le plus frappant du tableau : moins de 1 % des contrôles, arrondi à 0 % dans la source, produisent 7 % des montants redressés, avec un taux de redressement de 75 %. À l’autre bout, le nettoyage courant de bâtiment affiche le taux de redressement le plus bas du tableau, 58 %, pour 2 % des redressements.
Ce que ce tableau ne dit pas : il ne dit pas dans quel secteur on dissimule le plus. Un taux de redressement de 75 % signifie que trois contrôles sur quatre trouvent quelque chose dans une population déjà sélectionnée pour son risque. Pour savoir où l’on dissimule le plus, il faut le tirage au sort, exposé plus bas.
Source : Cour des comptes, « La politique de lutte contre la fraude aux prélèvements sociaux liée au travail dissimulé », avril 2026, tableau n° 13, p. 66.
Hébergement-restauration : fréquence et montants
L’hébergement-restauration concentre 16 % des contrôles pour 4 % de la masse salariale, avec un taux de redressement de 83 %, le plus élevé du tableau. Et pourtant il ne représente que 2 % du total des montants redressés. Autrement dit : on y trouve presque toujours quelque chose, et ce quelque chose est petit.
- 16 % des contrôles pour 4 % de la masse salariale
- 83 % de taux de redressement
- 2 % seulement des montants redressés
La même expression, deux grandeurs différentes
Le taux de cotisations éludées du secteur, lui, est d’une autre nature : il est estimé par contrôle aléatoire, et non tiré du rendement des contrôles. Il s’établit à 2,8 % à 5,8 % en 2022-2023, en recul par rapport à 5,0 % à 6,9 % en 2011-2012. Ces deux grandeurs ne se confondent jamais : la première mesure le rendement du contrôle, la seconde la prévalence estimée. Un secteur peut être champion de la première et médian pour la seconde, ce qui est exactement le cas ici. Statut : constaté.
Sources : Cour des comptes, avril 2026, tableau n° 13, p. 66 ; HCFiPS et ACOSS, « Observatoire de l’impact du travail dissimulé sur les finances sociales », 5 décembre 2024, p. 8.
Ce que mesure le tirage au sort, campagne par campagne
Les campagnes de contrôles aléatoires des Urssaf sont la seule méthode qui autorise une extrapolation à l’ensemble d’un secteur. Toutes les valeurs de ce tableau sont donc de nature estimée. Statut : constaté. La colonne la plus importante est la première : elle donne l’année de la mesure, et les écarts de millésime sont considérables.
Campagnes aléatoires : mesures datées de 2013 à 2024 Sur petit écran, faites défiler horizontalement. Au clavier : flèches gauche et droite.
Un écart de périmètre à signaler plutôt qu’à trancher
Les campagnes 2015 et 2016 sur le transport donnent 11,6 % et 25,3 % d’établissements en infraction. L’écart ne traduit pas une explosion en un an : il tient au périmètre, le transport routier au sens large en 2015, le seul fret en 2016. Il faut le signaler plutôt que de choisir le chiffre le plus fort.
Rapporté à l’effort de contrôle, le transport présente une configuration inverse de celle de l’hébergement-restauration : 7 % de la masse salariale, 5 % des contrôles, 4 % des montants redressés pour une prévalence mesurée parmi les plus élevées. Il apparaît donc plutôt sous-contrôlé au regard de ce que le tirage au sort y a mesuré. Rappel : la prévalence est estimée, les redressements sont détectés, et ces deux grandeurs ne s’additionnent jamais.
Sources : HCFiPS et ACOSS, « Observatoire du travail dissimulé », 5 décembre 2024, p. 5, 7 et 8 ; HCFiPS, note annuelle 2025, annexe 4, tableau n° 1 ; Cour des comptes, avril 2026, tableau n° 13.
Commerce sur marchés : taux élevé, faible poids national
La campagne aléatoire 2024 des Urssaf sur le commerce sur marchés a porté sur 477 établissements tirés au sort dans plus de 200 marchés. C’est le record français de dissimulation mesuré par tirage au sort.
- 25,9 % d’établissements en fraude ou en irrégularité
- 20,7 % de salariés dissimulés
- 17,0 % à 23,9 % de cotisations éludées
Ce taux représente environ dix fois la moyenne du secteur privé employeur, estimée à 1,5 % à 1,9 %. Et pourtant, l’intégration de ce secteur ne modifie pas le taux global de fraude aux cotisations, pour une raison arithmétique simple : le commerce sur marchés ne pèse que 0,04 % des cotisations.
L’argument central contre toute extrapolation d’un taux sectoriel
C’est l’illustration la plus nette de l’écart entre intensité et masse. Un secteur peut afficher le taux de dissimulation le plus élevé du pays et rester sans effet mesurable sur le total national. Transposer un taux sectoriel à l’ensemble de l’économie, opération fréquente dans le débat public, produit mécaniquement des montants sans rapport avec la réalité. Statut : constaté. Nature : estimé.
Source : HCFiPS, note annuelle 2025, annexe 4, tableau n° 1 et p. 44, d’après Urssaf Caisse nationale.
BTP : une mesure datée de 2013
La campagne aléatoire sur la construction remonte à 2013 : 2 605 contrôles, 13,7 % d’établissements en fraude ou en irrégularité, 7,8 % de salariés dissimulés, et un taux de cotisations éludées estimé de 5,9 % à 8,3 %.
Le point méthodologique décisif, rarement dit
L’évaluation publiée en 2024 applique toujours ce taux de 2013 à l’assiette de 2024. Le montant paraît actualisé, mais le comportement mesuré ne l’est pas : seule la base de cotisations a été rafraîchie, pas le taux de dissimulation. Toute lecture d’une évolution du travail dissimulé dans le BTP entre 2013 et 2024 à partir de ces montants est donc sans fondement : ce qui varie est l’assiette, pas le phénomène.
Une nouvelle campagne sur le secteur est en cours en 2025-2026, dans le cadre du plan BTP. Elle produira la première mesure aléatoire de la construction depuis douze ans. Statut : constaté. Nature : estimé.
Sources : HCFiPS, note annuelle 2025, annexe 4, tableau n° 1 et méthodologie p. 43 ; annexe 7, p. 57, encadré sur le plan BTP 2025.
Gardiennage : une mesure datée de 2014
La part la plus élevée d’établissements en infraction jamais mesurée en France appartient au gardiennage : 29,0 %, sur 563 contrôles lors de la campagne aléatoire de 2014. C’est le taux le plus élevé de toutes les campagnes menées entre 2011 et 2023.
Le taux de salariés dissimulés n’a pas pu être calculé, faute d’un nombre suffisant de salariés auditionnés, 383. Cette limite figure dans la source et doit accompagner le chiffre.
La mesure la plus alarmante est aussi la plus ancienne
La sécurité privée figure parmi les secteurs explicitement exclus de la campagne large de 2022-2023. Le record de 29,0 % n’a donc pas été rafraîchi depuis douze ans, et rien ne permet de dire aujourd’hui s’il s’est aggravé ou résorbé. Le rapprochement avec la section précédente est instructif : sur 2019-2024, la sécurité et le gardiennage représentent 2 % des contrôles pour un taux de redressement de 73 % et 7 % des montants redressés. La prévalence n’est plus mesurée, mais le rendement du contrôle, lui, reste très élevé.
Sources : HCFiPS et ACOSS, « Observatoire du travail dissimulé », 5 décembre 2024, p. 5 et 7 ; HCFiPS, note annuelle 2025, annexe 4, tableau n° 1 ; Cour des comptes, avril 2026, tableau n° 13.
Micro-entrepreneurs : campagne aléatoire 2024
Contraste avec l’ancienneté des mesures côté employeurs : chez les micro-entrepreneurs, la carte sectorielle est récente, issue de la campagne aléatoire 2024, et très contrastée. Les taux ci-dessous sont des taux de cotisations éludées estimés ; entre parenthèses figure la part du secteur dans la population des micro-entrepreneurs.
Micro-entrepreneurs : cotisations éludées estimées en 2024
| Secteur | Taux de cotisations éludées estimé | Part de la population des micro-entrepreneurs |
|---|---|---|
| Livraison | 41,9 % à 57,0 % | 5,6 % |
| Construction | 25,9 % à 42,5 % | 10,3 % |
| Autres secteurs | 16,3 % à 22,6 % | 38,2 % |
| Commerce | 10,5 % à 39,7 % | 11,8 % |
| Industrie | 9,1 % à 23,5 % | 5,7 % |
| Autres activités spécialisées | 8,3 % à 22,8 % | 10,8 % |
| Conseil aux affaires | 8,1 % à 26,0 % | 6,0 % |
| Services personnels | 5,0 % à 11,0 % | 11,8 % |
Des fourchettes larges qui se recoupent
Il faut le dire explicitement : aucune évolution sectorielle n’est statistiquement significative par rapport à 2023. Les fourchettes sont larges et se chevauchent, au point que le commerce, de 10,5 % à 39,7 %, recouvre presque entièrement l’intervalle de la construction. Classer ces secteurs entre eux au-delà des extrêmes n’a donc pas de sens statistique. Statut : constaté. Nature : estimé, ni détecté ni recouvré.
Source : HCFiPS, note annuelle 2025, annexe 4, graphique n° 4, p. 46, d’après Urssaf Caisse nationale.
Compteurs et affaires documentées
Les contrôles ciblés ne mesurent pas la fréquence nationale des fraudes. Plateformes et livraison sont incluses dans le périmètre des micro-entrepreneurs.
Questions fréquentes
Quels secteurs sont les plus touchés par le travail dissimulé en France ?
La réponse dépend de ce que l’on mesure. En intensité estimée par tirage au sort, le commerce sur marchés arrive en tête avec un taux de cotisations éludées de 17,0 % à 23,9 % en 2024, environ dix fois la moyenne du privé employeur. En montants effectivement redressés par les Urssaf sur 2019-2024, ce sont les services administratifs et de soutien, sécurité privée, intérim et nettoyage, avec 19 % des redressements pour 5 % de la masse salariale. Ces deux classements ne mesurent pas la même chose et ne s’additionnent pas.
Le BTP est-il le secteur le plus fraudeur ?
Non, selon la seule mesure aléatoire disponible, qui date de 2013 : la construction affichait alors 13,7 % d’établissements en fraude ou en irrégularité et un taux de cotisations éludées de 5,9 % à 8,3 %, soit moins que le transport routier de fret ou le gardiennage. Le point décisif est que l’évaluation publiée en 2024 applique toujours ce taux de 2013 à l’assiette 2024 : le montant paraît actualisé, le comportement mesuré ne l’est pas. Une nouvelle campagne est en cours en 2025-2026, dans le cadre du plan BTP.
Pourquoi l’hébergement-restauration est-il autant contrôlé par les Urssaf ?
Parce qu’on y trouve presque toujours quelque chose. Sur 2019-2024, le secteur représente 4 % de la masse salariale mais 16 % des contrôles, pour un taux de redressement de 83 %, le plus élevé du tableau. En revanche il ne pèse que 2 % du total des montants redressés : les irrégularités y sont fréquentes et petites. Son taux de cotisations éludées estimé, grandeur différente, s’établit à 2,8 % à 5,8 % en 2022-2023, contre 5,0 % à 6,9 % en 2011-2012.
Les chiffres du travail dissimulé par secteur sont-ils à jour ?
Très inégalement, et il faut le savoir avant de citer un chiffre. La construction a été mesurée en 2013, le gardiennage en 2014, le transport routier de fret en 2016, alors que le commerce sur marchés et les micro-entrepreneurs l’ont été en 2024. Certaines des mesures les plus alarmantes sont donc les plus anciennes : la sécurité privée figure parmi les secteurs explicitement exclus de la campagne large de 2022-2023, si bien que son record de 29,0 % d’établissements en infraction n’a pas été rafraîchi depuis 2014.
Quel secteur a le taux de travail dissimulé le plus élevé ?
Pour le taux de cotisations éludées, le commerce sur marchés, mesuré en 2024 entre 17,0 % et 23,9 % sur 477 établissements tirés au sort. Pour la part d’établissements en infraction, le gardiennage, mesuré en 2014 à 29,0 %. Ces records n’ont pourtant guère d’effet sur le total national : le commerce sur marchés ne pèse que 0,04 % des cotisations, si bien que son intégration ne modifie pas le taux global de fraude aux cotisations.
Les micro-entrepreneurs dissimulent-ils plus que les entreprises employeuses ?
Les taux estimés sont nettement plus élevés, mais les deux populations ne se comparent pas directement, ni les régimes de cotisation. La campagne aléatoire 2024 donne des taux de cotisations éludées allant de 5,0 % à 11,0 % pour les services personnels jusqu’à 41,9 % à 57,0 % pour la livraison, la construction se situant entre 25,9 % et 42,5 %. Les fourchettes sont larges et se recoupent : aucune évolution sectorielle n’est statistiquement significative par rapport à 2023.
Repère : dette publique.