Le Royaume-Uni chiffre son écart fiscal à 59,2 Md£ pour l’exercice 2024-2025, les
États-Unis à 696 Md$ bruts pour l’année fiscale 2022, l’Italie à 102,7 Md€ pour 2022.
La France dispose d’une estimation, sur la TVA déclarée de 2019. Cette page décrit quatre dispositifs de mesure, leurs
résultats et leurs limites, sans jamais additionner ce qui ne s’additionne pas.
Un écart fiscal est un montant estimé : la différence entre l’impôt théoriquement dû selon la loi et
l’impôt effectivement collecté. Il ne se confond ni avec les redressementsdétectés par le contrôle, ni
avec les sommes recouvrées. La définition et ses conséquences sont détaillées sur la page
écart fiscal en France.
Ces cinq montants ne s’additionnent pas, et ne se classent pas
Ils ne sont ni dans la même monnaie, ni sur la même année, ni sur le même périmètre d’impôts, ni établis par la même
méthode. Un pays dont l’écart affiché est élevé peut simplement être un pays qui regarde mieux. Ce qui se compare
utilement, c’est la méthode, la régularité de la publication, et le
taux rapporté à l’impôt théoriquement dû, jamais le montant brut.
Royaume-Uni : l’administration fiscale chiffre son propre écart
C’est le modèle méthodologique de référence, et il se distingue de l’exercice du National Audit Office déjà
décrit sur la page écart fiscal en France : ici, ce n’est pas l’auditeur externe qui
borne l’ignorance de l’administration, c’est l’administration fiscale elle-même qui publie chaque année
l’écart entre ce qu’elle aurait dû percevoir et ce qu’elle a perçu.
Montant estimé, statut constaté, série annuelle continue depuis 2005-2006. La lecture utile n’est pas celle du dernier
chiffre, c’est celle des deux courbes prises ensemble : le taux et le montant évoluent en sens inverse.
L’écart passe de 32,8 à 59,2 Md£ pendant que sa part dans l’impôt dû recule de 7,5 % à 6,4 %, parce que l’assiette
théorique a elle-même plus que doublé. Autrement dit, un écart fiscal qui progresse en valeur peut traduire
une amélioration du civisme fiscal, et l’inverse est vrai aussi. C’est la raison pour laquelle un montant
d’écart fiscal ne devrait jamais être cité sans le taux et l’assiette qui le produisent.
Source : HM Revenue and Customs, « Measuring tax gaps 2026 edition: tax gap estimates for 2024 to 2025 », publié le 23 juin 2026, tables 1.1 et 1.2.
Qui manque à l’appel, selon les Britanniques
Le Royaume-Uni ne publie pas un total, il publie une ventilation. Deux découpages coexistent, par impôt et par type de
contribuable, sur l’exercice 2024-2025. Montants estimés, statut constaté.
Le résultat le plus contre-intuitif du rapport britannique
Le taux d’écart de l’impôt sur les sociétés varie fortement selon la taille de l’entreprise :
44,6 % chez les petites entreprises britanniques, pour 17,3 Md£, contre 5,9 % chez
les entreprises de taille intermédiaire et 4,3 % chez les grandes. L’intuition dominante dans le
débat français, qui place la perte d’impôt sur les sociétés du côté des grands groupes, ne correspond pas à ce que
mesure le seul pays qui produise cette donnée. Ce constat est britannique et ne se transpose pas : la France ne
publie aucune ventilation de ce type, et rien ne permet d’affirmer que sa structure serait la même.
Type de contribuable
Écart 2024-2025
Part de l’écart
Part en 2005-2006
Petites entreprises
36,7 Md£
62 %
32 %, soit 10,6 Md£
Grandes entreprises
7,1 Md£
12 %
Non précisé par la source
Attaques criminelles organisées
5,0 Md£
8 %
22 %
Entreprises de taille intermédiaire
4,1 Md£
7 %
Non précisé par la source
Particuliers fortunés
3,6 Md£
6 %
Non précisé par la source
Particuliers
2,7 Md£
4 %
Non précisé par la source
L’évolution sur vingt ans est plus instructive que la photographie. Dans le pays qui mesure, l’écart fiscals’est déplacé de la criminalité organisée vers la masse des très petites entreprises : la part des
petites entreprises passe de 32 % à 62 %, celle des attaques criminelles organisées de 22 % à 8 %. Aucune donnée
française ne permet de dire si le même déplacement s’est produit ici.
États-Unis : estimer aussi ce que les vérificateurs n’ont pas vu
C’est la méthode la plus robuste et la plus coûteuse. L’administration fiscale américaine tire au sort des contrôles
(National Research Program), puis applique une correction économétrique de la non-détection
(Detection Controlled Estimation). Autrement dit, elle estime aussi ce que ses propres vérificateurs
n’ont pas trouvé. C’est précisément l’étape que la seule estimation française, sur la TVA de 2019, ne réalise
pas : le biais de détection n’y est pas corrigé.
La différence de 90 Md$ entre les deux totaux est un montant recouvré, pas un montant estimé. Citer
696 Md$ ou 606 Md$ n’est donc pas une question d’arrondi : ce sont deux grandeurs qui ne mesurent pas la même chose.
C’est exactement la distinction que le débat français escamote lorsqu’il fait circuler un chiffre unique de fraude
fiscale. L’impôt réellement dû sur la même année s’élève à 4 635 Md$, ce qui donne un taux de conformité volontaire
de 85,0 % et un taux net de 86,9 %.
Source : Internal Revenue Service, « Tax GapProjections for Tax Year 2022 », Publication 5869, révision 10-2024, octobre 2024, Table 1.
Le résultat le plus transposable : 1 % contre 55 %
De tout ce que produisent les pays qui mesurent, c’est le constat le plus utile à la France, et le seul fondement
empirique solide des politiques de facturation électronique et de prélèvement à la source. L’administration fiscale
américaine établit que le taux de sous-déclaration dépend presque entièrement de la visibilité du revenu,
et non de l’intensité du contrôle.
Situation du revenu
Exemple
Taux de sous-déclaration
Déclaré par un tiers et soumis à retenue à la source
Revenus des entrepreneurs individuels non agricoles
55 %
Un rapport de un à cinquante-cinq, à périmètre de contrôle inchangé
Les trois catégories relèvent du même système fiscal, des mêmes sanctions et de la même administration. Ce qui les
sépare est uniquement la manière dont l’information arrive au fisc. La conclusion structurelle est donc que
la conformité fiscale se construit d’abord par l’architecture du système déclaratif, en amont, bien plus que
par le contrôle a posteriori. Données estimées sur les années fiscales 2014 à 2016, statut constaté.
Source : IRS, Publication 5869, révision 10-2024, section « The Effect of Information Reporting on Tax Compliance », p. 5 et figure 3.
Italie : mesurer parce que la loi l’impose
L’Italie est le seul grand pays de l’Union européenne à publier chaque année un écart fiscal complet, impôts et
cotisations sociales réunis. Elle le fait parce que la loi l’y oblige : le chiffrage est transmis au
Parlement en annexe du document économique et financier.
La propension à l’évasion, c’est-à-dire la part de l’impôt théorique qui échappe, est passée de 19,6 % en
2018 à 17,0 % en 2022. Montants estimés, statut constaté.
Le point décisif n’est pas le montant, c’est le dispositif
Le plan national de relance et de résilience italien fixe une cible chiffrée de réduction de cette
propension : moins 5 % en 2023, puis moins 15 % en 2024 par rapport à la prévision établie pour 2019, à atteindre
d’ici juin 2026. Un pays qui mesure peut se fixer une cible et être jugé dessus. Un pays qui ne mesure pas ne le peut
pas, quelle que soit sa volonté politique affichée.
Sources : ministère de l’Économie et des Finances italien, « Relazione sull’economia non osservata e sull’evasione fiscale e contributiva », année 2025 ; Commission européenne, « Mind the Gap », fiche-pays Italie, décembre 2025, p. 216-217.
Suède : dix millions d’habitants, une équipe dédiée
L’administration fiscale suédoise a créé son équipe écart fiscal en 2017, avec un programme couvrant la
TVA, l’impôt sur les sociétés, l’impôt sur le revenu et les accises, et une publication sur son propre site. La
comparaison de moyens est frappante : un pays de dix millions d’habitants finance ce que la France n’a pas financé, où
trois emplois d’économistes-statisticiens ont été créés en septembre 2024 pour l’ensemble des impôts.
La méthode combine des contrôles aléatoires pour les PME et une analyse qualitative des contrôles pour
les grandes entreprises. Pour situer la Suède sur la TVA : la Commission européenne estime son écart à
2 712 M€ en 2023, soit 5,3 % de la TVA théoriquement exigible, la sixième valeur la plus
faible de l’Union, puis 7,7 % en estimation rapide pour 2024. Montants estimés, statut constaté.
Sources : Skatteverket, « Swedish Tax Gap Report 2022 », table 13 ; Commission européenne, « Mind the Gap », fiche-pays Suède, décembre 2025, tableau 27.1.
Quand deux pays qui mesurent ne disent pas la même chose
Sur l’impôt sur les sociétés, les deux administrations qui publient une ventilation par taille d’entreprise aboutissent à
des résultats de sens opposé. La divergence n’est pas un accident à masquer : c’est une information, et
elle interdit de transposer l’un ou l’autre résultat à la France.
Ce que cette divergence autorise à conclure : rien, pour l’instant
Les seuils de taille ne sont pas les mêmes, les années ne sont pas les mêmes, le dénominateur n’est pas le même
(impôt dû d’un côté, impôt final de l’autre), et la méthode diffère. Deux sources officielles, également sérieuses,
décrivent donc deux structures inverses. La seule conclusion solide est qu’il faut mesurer chez soi :
aucun de ces deux résultats ne dit où se situe l’écart d’impôt sur les sociétés en France, et la question reste
ouverte tant que l’estimation française n’est pas produite.
Ce que la France peut en retenir
La France dispose d’une estimation d’écart fiscal, publiée en septembre 2024 sur la TVA déclarée de 2019 :
6 à 10 Md€, soit 4 à 5 % de la TVA collectée, hors entreprises n’ayant déposé aucune déclaration et sans
correction du biais de détection. Le détail de ce périmètre figure sur la page
écart fiscal en France.
Des contrôles tirés au sort exploitables statistiquement
Une expérience en 2022, limitée à deux sous-secteurs, non renouvelée
Une équipe dédiée à la mesure
Trois emplois d’économistes-statisticiens créés en septembre 2024 pour tous les impôts
Une obligation légale assortie d’un chiffrage, et une cible en Italie
Une obligation de rapport annuel au Parlement sur l’écart de TVA depuis 2014, longtemps remplie sans chiffre
Une correction de la non-détection aux États-Unis
Biais de détection explicitement non corrigé
Le constat américain sur la visibilité des revenus est celui qui se transpose le mieux, parce qu’il ne dépend ni de la
structure fiscale ni du niveau de fraude : il décrit un mécanisme. Les ventilations britanniques et suédoises, elles, ne
se transposent pas, et l’on a vu qu’elles se contredisent. Enfin, aucun des montants cités sur cette page ne constitue
une estimation de la fraude fiscale française : ils ne sont ici que pour décrire des dispositifs de mesure.
Questions fréquentes
Quel pays mesure le mieux ce qui échappe à l’impôt ?
Les États-Unis emploient la méthode la plus robuste et la plus coûteuse : des contrôles tirés au sort, puis
une correction économétrique de ce que les vérificateurs eux-mêmes n’ont pas vu. Le Royaume-Uni publie la
série la plus longue et la plus régulière, chaque année depuis 2005-2006, avec une ventilation par impôt et
par type de contribuable. L’Italie est le seul grand pays de l’Union à publier chaque année un écart complet,
impôts et cotisations sociales réunis, parce que la loi l’y oblige.
Peut-on comparer l’écart fiscal britannique et l’écart fiscal français ?
Non, pas en montant. Les 59,2 Md£ britanniques couvrent l’ensemble des impôts d’un pays à structure fiscale
différente, quand la seule estimation française porte sur la TVA déclarée de 2019 et vaut 6 à 10 Md€. Ce qui
se compare utilement, c’est la méthode, la régularité de la publication et le taux rapporté à l’impôt dû.
Additionner ou classer les écarts fiscaux de plusieurs pays n’a pas de sens.
Un écart fiscal qui augmente signifie-t-il que la fraude augmente ?
Pas nécessairement, et le cas britannique le montre. Entre 2005-2006 et 2024-2025, le montant de l’écart est
passé de 32,8 à 59,2 Md£, mais le taux a baissé de 7,5 % à 6,4 % parce que l’assiette théorique a plus que
doublé, de 438,2 à 924,4 Md£. Un montant en hausse peut donc accompagner une amélioration du civisme fiscal,
et l’inverse est vrai aussi : le montant seul ne dit rien sans son taux et son assiette.
Pourquoi les indépendants sous-déclarent-ils davantage que les salariés ?
Parce que leurs revenus ne sont ni déclarés par un tiers, ni soumis à retenue à la source. L’administration
fiscale américaine mesure un taux de sous-déclaration de 1 % pour les revenus déclarés par un tiers et
prélevés à la source, 6 % pour ceux déclarés par un tiers sans retenue, et 55 % pour ceux qui ne bénéficient
d’aucun des deux, typiquement les revenus des entrepreneurs individuels non agricoles. Le rapport est de un à
cinquante-cinq, à intensité de contrôle inchangée : la conformité tient à l’architecture déclarative, pas au
seul contrôle a posteriori.
Les grandes entreprises sont-elles la principale source de l’écart fiscal ?
Dans le seul pays qui produise cette ventilation, non. Au Royaume-Uni, en 2024-2025, les petites entreprises
représentent 36,7 Md£ de l’écart fiscal, soit 62 % du total, contre 7,1 Md£ pour les grandes entreprises,
soit 12 %. Mais la Suède mesure exactement l’inverse sur l’impôt sur les sociétés, avec 6,3 % d’écart chez les
grandes entreprises contre 1,8 % chez les PME. Deux sources officielles divergent donc, et aucune donnée
française ne permet de trancher pour la France.
Pourquoi l’Italie publie-t-elle chaque année et pas la France ?
Parce que la loi italienne l’y oblige : le chiffrage est transmis au Parlement en annexe du document
économique et financier. Le plan national de relance et de résilience italien fixe en outre une cible chiffrée
de réduction de la propension à l’évasion, moins 5 % en 2023 puis moins 15 % en 2024 par rapport à la
prévision 2019. La France a bien une obligation de rapport annuel au Parlement sur l’écart de TVA depuis 2014,
mais elle a longtemps été remplie sans aucun chiffre.
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