Transfert de bénéfices : le décalage entre les profits déclarés et l’activité réelle
Les multinationales à siège français déclarent 5,3 % de leurs profits dans des juridictions à faible
imposition qui n’accueillent que 2,1 % de leurs salariés, à 109 000 USD de profit par
salarié contre 38 674 USD en France. Ce ne sont pas des estimations : ce sont les chiffres que les
groupes déclarent eux-mêmes. Cette page les sépare des chiffrages estimés du manque à gagner, qui obéissent à d’autres
règles de lecture.
Les postes peuvent se recouvrir : ne pas additionner un total avec ses composantes, ni dépenses, déficits et fraudes.
L’échelle mondiale du phénomène, avant les chiffres français
Environ 1 000 Md USD de bénéfices ont été logés dans des paradis fiscaux en 2022, sur
2 800 Md USD de bénéfices réalisés par les multinationales hors de leur pays de siège, soit
35 %. Rapporté à l’ensemble des bénéfices mondiaux, toutes entreprises confondues, cela équivaut à
6 %.
Le point le plus important de cette section, à ne pas noyer
La perte de recettes correspondante équivaut à près de 10 % des recettes mondiales d’impôt sur les
sociétés, et cette proportion est stable depuis 2015, malgré le lancement du plan BEPS. Le
phénomène n’a donc pas reculé en proportion sur la période où l’action internationale était censée le réduire.
Les multinationales américaines sont à l’origine d’environ 40 % du total et logent près de la
moitié de leurs bénéfices étrangers dans des paradis fiscaux, contre environ 30 % pour
les autres. Repère parlant sur l’ordre de grandeur des décalages : dans les Îles Vierges britanniques,
les multinationales déclarent 18 M USD de bénéfice par salarié.
Nature de ces chiffres : estimés. Statut : constaté en tant que publication. Ils
sont produits par un modèle académique, pas relevés dans des déclarations. Ils ne se confondent donc pas avec les
données déclaratives de la section suivante, et ne s’additionnent pas avec elles.
Source : EU Tax Observatory, « Global Tax Evasion Report 2024 », chapitre 2, figures 2.3 et 2.4 et tableau 2.2, d’après Ludvig Wier et Gabriel Zucman, « Global Profit Shifting 1975-2020 », actualisé à 2022.
Ce que déclarent les groupes à siège français
C’est la mesure la plus directe dont on dispose, et sa force tient à son origine : elle repose sur les
déclarations pays par pays que les groupes remplissent eux-mêmes, agrégées et publiées par l’OCDE. Le
panel retenu ici est celui des sous-groupes bénéficiaires, exercice 2023.
Les multinationales à siège français déclarent 5,3 % de leurs profits dans un ensemble de juridictions à
faible imposition qui n’accueillent que 2,1 % de leurs salariés. Le profit par salarié y atteint
109 000 USD contre 38 674 USD en France, pour un taux d’imposition effectif de
14,0 % contre 20,1 % en France.
Juridiction
Profits déclarés
Salariés
Profit par salarié
Taux d’imposition effectif
Singapour
7,41 Md USD
26 922
275 000 USD
6,3 %
Luxembourg
4,70 Md USD
17 786
264 000 USD
11,0 %
Irlande (exercice 2022, dernier point disponible)
4,10 Md USD
24 152
170 000 USD
12,5 %
Hong Kong
3,19 Md USD
19 491
164 000 USD
12,4 %
France
97,9 Md USD (17,89 % du panel)
2 531 498 (20,32 % du panel)
38 674 USD
20,1 %
Panel total 2023
547,3 Md USD
12,46 millions
non applicable
25,2 % en moyenne
Nature de ce constat : détecté
Ces chiffres sont des données déclaratives, pas une estimation. C’est ce qui les distingue de tous
les chiffrages de manque à gagner exposés plus bas, et c’est ce qui fait leur solidité : ils viennent des groupes
eux-mêmes. Statut : constaté. En revanche, un profit par salarié élevé ne démontre pas à lui seul un
montage : la section suivante et la mise en perspective internationale précisent ce que l’on peut et ne peut pas en
conclure.
Source : OCDE, Corporate Tax Statistics, base des déclarations pays par pays, table 1A, exercice 2023, extraction du 26 août 2026.
L’écart se réduit depuis 2016, et le sens est ambigu
L’écart de profit par salarié entre les juridictions à faible imposition et la France se réduit depuis
2016 pour les groupes à siège français. Le ratio passe de 4,2 fois en 2016 à
2,8 fois en 2023, après un point bas à 2,4 fois en 2021 et 2022.
Exercice
Ratio de profit par salarié, juridictions à faible imposition rapportées à la France
Taux d’imposition effectif dans ces juridictions
2016
4,2 fois
10,0 %
2017
3,3 fois
non détaillé
2018
3,1 fois
11,7 %
2019
2,8 fois
non détaillé
2020
2,8 fois
non détaillé
2021
2,4 fois
12,8 %
2022
2,4 fois
non détaillé
2023
2,8 fois
14,0 %
Sur la même période, la part des profits logée dans ces juridictions passe de 5,6 % à 5,3 %, tandis que
le taux effectif qui y est acquitté monte de 10,0 % à 14,0 %.
Précaution à écrire noir sur blanc
Le sens de cette évolution est ambigu. Elle peut refléter un effet du plan BEPS et l’anticipation du
pilier 2, comme une simple modification du périmètre des données déclarées. Les deux lectures sont
compatibles avec les chiffres publiés, et la source ne tranche pas. Il ne faut donc la présenter ni comme une
victoire, ni comme une preuve d’échec. Nature : détecté. Statut : constaté pour la
série, non établi pour son interprétation.
Source : OCDE, Corporate Tax Statistics, base des déclarations pays par pays, table 1A, exercices 2016 à 2023, calculs sur le panel des sous-groupes bénéficiaires.
Ce que toutes les multinationales déclarent en France
La section précédente suivait les groupes à siège français dans le monde. Celle-ci prend le miroir : ce
que déclarent, en France, toutes les multinationales quel que soit leur pays de siège, pour l’exercice
2023.
Agrégat, juridiction d’activité France, exercice 2023
20,4 %, soit près de cinq points sous le taux statutaire français de 25 %
La ventilation par pays de siège du groupe fait apparaître des taux effectifs très dispersés sur une
même assiette française.
Pays de siège du groupe
Bénéfices déclarés en France
Taux d’imposition effectif en France
France
97,9 Md USD
20,1 %
États-Unis
14,75 Md USD
26,2 %
Pays-Bas
12,00 Md USD
4,3 %
Allemagne
6,67 Md USD
23,7 %
Royaume-Uni
5,80 Md USD
20,8 %
Espagne
2,42 Md USD
6,6 %
Précaution obligatoire, à lire avec le tableau et non après
Ces écarts n’ont pas été expliqués par la source. Ils peuvent tenir à des reports de
déficits ou au régime mère-fille autant qu’à des montages d’optimisation. C’est un
signal, pas une preuve, et aucune entité ne doit être nommée sur cette base : ces
agrégats portent sur des dizaines de groupes et ne permettent d’imputer aucun comportement à l’un d’eux en
particulier. Nature : détecté. Statut : constaté pour les agrégats,
non établi pour toute explication de leur dispersion.
Source : OCDE, Corporate Tax Statistics, base des déclarations pays par pays, table 1A, exercice 2023, extraction du 26 août 2026.
Mise en perspective : 60 juridictions déclarantes, 9 400 groupes
Cette comparaison repose sur une méthode commune à 60 juridictions déclarantes et près de
9 400 groupes couverts. Pour l’exercice 2023, le chiffre d’affaires médian par salarié
varie dans un rapport de 3,8 entre les hubs d’investissement et les juridictions à haut revenu.
Type de juridiction
Chiffre d’affaires médian par salarié, exercice 2023
Un hub d’investissement se définit ici par un stock d’investissements directs entrants supérieur à
150 % du PIB en moyenne sur les trois dernières années. Ce n’est pas une liste de paradis fiscaux, c’est
un critère quantitatif.
Ce que l’institution elle-même écrit de cet écart
L’OCDE indique que si cet écart peut refléter des différences d’intensité capitalistique ou de
productivité, il est probablement aussi, au moins en partie, un indicateur de
transfert de bénéfices. Cette formulation prudente est celle de la source, et nous ne la durcissons pas. Les
indicateurs de décalage remontent légèrement mais restent sous leurs pics antérieurs.
Autre repère utile pour situer l’enjeu budgétaire : les grandes multinationales fournissent en moyenne
44,5 % des recettes d’impôt sur les sociétés en 2023, contre 42,8 % en 2017. Leur poids
dans le financement public s’accroît, ce qui rend la question de leur base imposable plus sensible, non moins.
Nature : détecté. Statut : constaté.
Source : OCDE, « Corporate Tax Statistics 2026 », huitième édition, juillet 2026, chapitre 7, figures 7.7 et 7.8.
Les deux chiffrages concurrents du manque à gagner français
Il n’existe aucun chiffrage officiel français du manque à gagner lié au transfert de bénéfices. Deux
organisations non gouvernementales en produisent, par des méthodes différentes. Ce sont des mesures
concurrentes de la même grandeur.
Règle de lecture, avant tout chiffre
Le chiffrage du Tax Justice Network et celui de l’EU Tax Observatory ne s’additionnent jamais. Ils
estiment la même chose autrement. Additionner deux estimations rivales du même phénomène produit un montant qui ne
correspond à rien, et c’est l’erreur la plus fréquente sur ce sujet.
La borne haute : le chiffrage du Tax Justice Network
Le Tax Justice Network, organisation associative et non officielle, applique une
méthode différente de celle de Tørsløv, Wier et Zucman : le désalignement entre bénéfices déclarés et
activité réelle, mesurée par les emplois et les actifs, appliqué aux données de déclaration pays par pays agrégées de
l’OCDE.
France, du seul fait des multinationales américaines
41 692 M USD
14 024 M USD
Total mondial
6 552 612 M USD
1 717 089 M USD
Total mondial imputable aux multinationales américaines
non détaillé
494 546 M USD
Ramenée à l’année, la perte française représente environ 19,5 Md USD par an, de l’ordre de
16,5 Md€. Nature : estimé. Statut : constaté comme publication,
c’est-à-dire que la publication existe et dit cela, ce qui ne vaut pas validation de son résultat.
Le complément indispensable : l’organisation qualifie elle-même son estimation de borne basse
C’est un point rarement repris, et il change la lecture du chiffre précédent. La méthode du Tax Justice Network ne
classe un bénéfice comme transféré que si la juridiction d’accueil affiche un taux effectif inférieur à 15 %.
Or le taux moyen américain a dépassé 15 % sur 2016-2021 : les bénéfices transférés vers les États-Unis ne sont
donc pas comptés du tout.
On se trouve ainsi devant un chiffrage présenté ailleurs comme une borne haute, et que son propre auteur qualifie de
borne basse au regard de sa règle de classement. Les deux affirmations ne se contredisent pas : la
première compare le résultat à celui d’autres méthodes, la seconde décrit une exclusion interne à la méthode. Il faut
les publier ensemble.
Un chiffre de politique publique directement actionnable
La même source chiffre le gain d’une mesure précise : la publication des déclarations pays par pays
permettrait à elle seule à la France de récupérer 27,3 Md€, soit 32,3 Md USD, sur
2016-2021, c’est-à-dire environ 4,6 Md€ par an.
Gain estimé d’une publication des déclarations pays par pays, 2016-2021
France
27,3 Md€, soit 32,3 Md USD, environ 4,6 Md€ par an
Allemagne
25,7 Md€
Royaume-Uni
10,8 Md GBP
Inde
24,4 Md USD
Monde
474,6 Md USD sur 1 717 Md USD de pertes, soit plus d’un dollar sur quatre
Nature : estimé. Statut : constaté quant à l’existence de la publication et de son
chiffre. Ce montant ne peut pas être inscrit dans une trajectoire budgétaire : il suppose qu’une mesure de
transparence produise mécaniquement une recette, hypothèse que la source porte et que rien n’a validé sur données
réelles. Il éclaire un ordre de grandeur, il ne finance rien.
Sources : Tax Justice Network, « The State of Tax Justice 2025 », novembre 2025, tableau 8.1 et fichier « Country and regional results » ; section 8 et note de bas de page 16 sur la méthode de désalignement.
L’autre famille de chiffrages, et où elle est traitée
Le second chiffrage est celui de l’EU Tax Observatory, dont les ordres de grandeur mondiaux ouvrent
cette page. Il ne procède pas du désalignement mais des travaux de Tørsløv, Wier et Zucman sur les
comptes nationaux, auxquels s’ajoutent les estimations du CEPII pour la France. Ces méthodes
macroéconomiques, la controverse qu’elles ont suscitée et les écarts entre leurs résultats sont exposés en détail sur
la page consacrée à la fraude fiscale : les y renvoyer évite de les résumer ici au point de les déformer.
Une précision de périmètre, pour finir. Cette page décrit une base imposable, pas un dispositif. Le
mécanisme censé y répondre, l’impôt minimum mondial dit pilier 2, relève d’une autre logique et d’un
autre rendement : il a sa page. Il ne faut pas lire les montants ci-dessus comme la recette que le pilier 2
rapporterait, ce sont deux grandeurs distinctes.
Combien la France perd-elle à cause du transfert de bénéfices des multinationales ?
Il n’existe pas de chiffre officiel, mais deux chiffrages concurrents produits par des organisations non
gouvernementales. Le Tax Justice Network, source associative, estime la perte française à 116 814 M USD sur
2016-2021, soit environ 19,5 Md USD par an, de l’ordre de 16,5 Md€. L’EU Tax Observatory mesure le même
phénomène par une autre méthode. Ces deux chiffrages sont des estimations concurrentes de la même grandeur et
ne doivent jamais être additionnés.
Comment sait-on que des bénéfices sont transférés ?
Par les déclarations pays par pays que les groupes remplissent eux-mêmes, agrégées et publiées par l’OCDE.
Elles permettent de comparer, juridiction par juridiction, les profits déclarés et l’activité réelle mesurée
par les salariés. Pour l’exercice 2023, les multinationales à siège français déclarent 5,3 % de leurs profits
dans des juridictions à faible imposition qui n’accueillent que 2,1 % de leurs salariés. Ce sont des données
déclaratives, donc de nature détectée, et non des estimations.
Quel est le taux réel d’impôt sur les sociétés payé en France par les multinationales ?
Pour l’exercice 2023, les multinationales déclarant une activité en France affichent 151,2 Md USD de bénéfices
imposables et 30,9 Md USD d’impôt dû, soit un taux effectif de 20,4 %, près de cinq points sous le taux
statutaire français de 25 %. Cet écart n’est pas expliqué par la source et peut tenir à des reports de
déficits ou au régime mère-fille autant qu’à des montages. C’est un signal, pas une preuve.
Le plan BEPS a-t-il réduit le transfert de bénéfices ?
Pas au niveau mondial : la perte de recettes équivaut à près de 10 % des recettes mondiales d’impôt sur les
sociétés, et cette proportion est stable depuis 2015 malgré le lancement du plan BEPS. Pour les seuls groupes
à siège français, l’écart de profit par salarié se réduit, passant de 4,2 fois en 2016 à 2,8 fois en 2023,
mais le sens de cette évolution est ambigu : elle peut refléter un effet du plan BEPS comme une simple
modification du périmètre des données déclarées.
Pourquoi les multinationales déclarent-elles autant de profits à Singapour ou au Luxembourg ?
Les chiffres déclarés montrent un profit par salarié sans commune mesure avec la France : 275 000 USD à
Singapour et 264 000 USD au Luxembourg, contre 38 674 USD en France, pour des taux d’imposition effectifs de
6,3 % et 11,0 %. Ces écarts sont un signal, pas une preuve : ils peuvent aussi refléter des différences
d’intensité capitalistique ou de productivité, et l’OCDE elle-même les présente comme probablement, au moins
en partie seulement, un indicateur de transfert de bénéfices.
La publication des déclarations pays par pays rapporterait-elle de l’argent ?
Selon le Tax Justice Network, source associative et non officielle, elle permettrait à elle seule à la France
de récupérer 27,3 Md€ sur 2016-2021, soit environ 4,6 Md€ par an, contre 25,7 Md€ pour l’Allemagne. Au niveau
mondial, l’organisation chiffre ce gain à 474,6 Md USD sur 1 717 Md USD de pertes, soit plus d’un dollar sur
quatre. Ce montant est estimé, pas constaté, et ne peut pas être inscrit dans une trajectoire budgétaire.
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